n° 3, septembre 2008
Courcelles Dominique de : Ecrire l'histoire, écrire des histoires dans le monde hispanique, Paris, vrin, 2008, 405 p.
Alexandre ESCUDIER
Chargé de Recherches au Cevipof, Sciences-Po Paris
Dans Écrire l’histoire, écrire des histoires dans le monde hispanique, Dominique de Courcelles offre un panorama de la manière dont, depuis l’Espagne wisigothique, le passé a été mis en intrigue dans la péninsule hispanique tout d’abord, en divers points de l’Empire ensuite.
Le chapitre d’ouverture sert de liant à l’ensemble, au sens où il est le seul à proposer un exposé continu, dans l’espace et dans le temps, des diverses manières d’écrire l’histoire d’Isidore de Séville à l’Amadís de Gaula. Il permet de se repérer quelque peu dans le développement érudit de l’auteur, dont l’armature analytique n’est pas toujours évidente.
D. de Courcelles entend in fine montrer que le problème de la mise en intrigue du passé se joue, au sein du monde hispanique et sur l’ensemble de la période (VIIe-XVIIe s.), dans un certain nombre de lieux et de genres différents – non exclusivement le genre historique donc –, et selon d’innombrables points de vue. Les types de textes mobilisés sont de ce fait divers : des histoires savantes sous la plume de théologiens, des chroniques commandées par les pouvoirs en place, des histoires de conquérants, des romans (de Tirant lo Blanc aux romans picaresques), des controverses théologiques sur la guerre juste ou le droit naturel, des confessions en forme d’ego-histoire, des encyclopédies, des traités théoriques sur l’histoire, des traités sur les bibliothèques, enfin le récit des fêtes de canonisation de saint Jean de la Croix à Mexico.
Une bonne part de cette historiographie au sens strict s’emploie au départ, depuis Isidore de Séville, à célébrer la mission historique de l’Espagne : une mission proprement eschatologique, à réinscrire dans la trame de l’histoire universelle en continuité avec l’ère wisigothique, consistant à faire triompher le christianisme contre la figure du Maure tout d’abord, contre les impies Indiens ensuite. Le XIIIe siècle, et le règne d’Alphonse le Sage de Castille, constitue à cet égard un moment important dans la constitution de l’idéologie hispanique de l’histoire ; à la faveur de cette instrumentalisation du passé, le castillan se trouve haussé, par le pouvoir, au rang de langue commune officielle. Plus tard, ce continuisme messianique présentera un avantage remarquable : il permettra de linéariser la conscience historique des Espagnols conquérants contre la conscience cyclique du temps chez les Indiens aztèques.
Avec les découvertes du Nouveau Monde, ce continuisme historiographique servant la monarchie (la Castille puis l’Empire) tend à se déliter. Aucun modèle hérité du passé (aucun modèle pratique ni théorique) ne semble être dès lors d’une quelconque utilité. Il convient de tout repenser à nouveaux frais, et pour cela même de tout observer, décrire, ordonner en fonction des données concrètes de l’expérience. Les frères franciscains s’y emploieront notamment (cf. les pages 216-229 sur Bernardino de Sahagún), mais alors ce qui paraît relever de l’observation ethnographique à des fins d’entre-reconnaissance (relativiste et tolérante) des cultures ne fait qu’alimenter le projet impérial : « s’assimiler à l’autre pour mieux l’assimiler à soi » (219). Assurément, les vainqueurs s’intéressent aux croyances et coutumes des vaincus, mais observation participante et histoire servent alors soit à mieux manipuler les Indiens (Cortés exploitant les talents de traductrice de la Malinche ainsi que le mythe indien du retour du dieu Quetzalcoatl), soit à ordonner l’exotique païen à une seule et même histoire hispano-impérialo-centrée du salut.
Une bonne part de l’historiographie revisitée par D. de Courcelles s’avère ainsi avoir une fonction foncièrement légitimante. A tel point que la monarchie n’hésite pas à écarter tel objet d’histoire ou tel type d’approche dès lors que sa conception générale de l’ordre politique ou de sa mission impériale semble être menacée (228). Couplée avec les susceptibilités de l’Eglise inquisitoriale, une telle vigilance a longtemps empêché que ne naissent des histoires d’un type différent du grand récit messianique l’Espagne catholique (cf. chap. V sur la Confession d’un pécheur au XVIe s.).
Et l’on comprend dès lors pourquoi cela va être le pícaro, ce contre-héros par excellence –figure inversée de l’hidalgo/ « vieux chrétien », pur donc – qui va permettre de représenter la crise de l’Espagne impériale à partir du second XVIe siècle. Là même où le genre historiographique s’avère impuissant à dire la réalité peut reluisante d’alors (« la misère du pays est, pour l’écriture historienne, de l’ordre de l’indicible », 246), le roman picaresque va fonctionner comme « une des conditions de possibilité de grandeur d’une société, de sa survie dans le déclin » (275). Si l’âge d’or de l’Espagne messianique et impériale s’achève, le roman picaresque – « réalisant l’adéquation d’une figure singulière avec un milieu et une époque » (247) – raconte sur un mode narquois « l’expérience quotidienne de ceux qui meurent de faim » (267). L’ironie est ainsi l’autre de la grandeur, dans le déclin.
Tout au long de l’ouvrage, D. de Courcelles se montre attentive aux réflexions/ pétitions de principe théoriques formulées par ses auteurs à propos de l’histoire comme genre. Le chapitre VIII est tout particulièrement consacré aux traités théoriques sur l’histoire dans l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles. Qu’y apprenons-nous en fait d’« épistémologie de l’histoire »? Non point du tout « une interrogation des concepts et des notions utilisés par l’historien » (368), mais - on peut le regretter – des formulations qui relèvent parfois du lieu commun vertueux et moralisant, hérité du corpus grec et romain (de Cicéron surtout), sur la « vérité simple et nue » de l’histoire (magistra vitae), « témoin des temps et lumière de la vérité » (282), pour autant que l’historien saura faire preuve d’éthique personnelle en jetant un regard impartial et dépassionné sur le passé. Si la géographie et la chronologie sont prônées par la plupart des auteurs comme disciplines reines, c’est afin de rendre possible un repérage certain dans l’espace et le temps. Mais l’idéal épistémique régulateur de l’« autopsie » demeure ici inchangé depuis Hérodote. Voir en témoin oculaire et faire voir au lecteur comme s’il y était, voilà le gage de toute vérité historique. Dans son mémoire (inédit jusqu’en 1892) intitulé De las cosas necesarias para escribir la Historia, Juan Páez de Castro (1512-1570) l’indique expressément : « afin qu’il semble aux lecteurs qu’ils voient toute la poussière et la fumée, et le son des trompettes, et le roulement des tambours, et le fracas de l’artillerie, et les cris et le sang et la dureté de tout ce qui s’est passé » (291).
Pour citer cet article : Alexandre ESCUDIER "Courcelles Dominique de : Ecrire l'Histoire, écrire des histoires dans le monde hispanique, Paris, vrin, 2008, 405 p. ", Erytheis, 3, septembre 2008, http://idt.uab.es/erytheis/numero3/escudier.html




