n° 3, septembre 2008

GattinaraManuel Rivero Rodríguez : Gattinara. Carlos V y el sueño del Imperio, Madrid, Silex, 2005

Laurent GERBIER

Maître de conférences en philosophie, Université de Tours,
Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance (UMR 6576) / Jeune équipe ANR ORACL.

 

 

Travailler sur la pensée de Mercurino Arborio de Gattinara, grand chancelier de Charles Quint, c’est affronter (au moins) deux problèmes : d’une part, celui du sens et de l’efficacité de son action, et d’autre part celui de l’accessibilité des textes dans lesquels on peut lire sa pensée. En effet, les efforts de Gattinara pour concevoir et réaliser la Monarchie Universelle à laquelle Charles Quint est selon lui destiné contrastent avec l’apparente absence d’influence réelle qu’il exercerait sur les décisions politiques de la Cour Impériale : tandis que les partisans d’une conception « germanique » de l’Empire (comme Karl Brandi[1] ou Paul Rassow[2]) s’appuient sur les doctrines du Chancelier, les tenants d’un Empire « espagnol » (comme Ramón Menéndez Pidal[3]) font valoir le faible rôle politique du chancelier, et insistent sur les tensions qui ne cessent de se durcir entre l’Empereur et lui de 1522 à 1527. Or, pour trancher cette difficulté que soulignent encore les commentateurs modernes (par exemple John M. Headley[4]), il faut se tourner vers un ensemble très dispersé, peu ou mal édité, de textes aux statuts divers : brouillons de discours, mémoires adressés à l’empereur, lettres, instructions de chancellerie, dont une part extrêmement importante n’existe qu’à l’état de manuscrits non classés[5]. Le livre dense et passionnant de Manuel Rivero Rodríguez affronte d’emblée, dans son intention générale et dans sa construction, ces deux difficultés.

D’une part, dès l’introduction, l’auteur présente en effet le personnage de Mercurino Gattinara en soulignant les contrastes les plus frappants, contrastes qui dessinent le cadre dans lequel l’œuvre (théorique et pratique) du Chancelier peut être rendue intelligible. Ainsi la fascination pour l’idée « médiévale » de l’Empire chrétien universel, nourrie d’astrologie et de prophétisme, doit-elle être articulée à l’effort technico-administratif pour doter les territoires sur lesquels règne Charles Quint d’une bureaucratie politique de haut niveau. L’auteur, comme on l’a dit, met également en évidence l’opposition entre l’ampleur de la vision politique de Gattinara et son apparente invisibilité dans les décisions réelles du pouvoir impérial[6]. Or, dans les deux cas, il ne cherche aucunement à trancher en faveur d’une des deux branches de l’alternative : au contraire, en un mouvement de pensée lui-même profondément humaniste, Rivero Rodríguez choisit de saisir le sens du personnage dans ces contrastes eux-mêmes, en donnant une biographie politique de Mercurino Gattinara dans laquelle ces éléments contrastés trouvent à s’articuler.

D’autre part, cette tâche impose une forme au discours de Rivero Rodriguez : conformément, là encore, à la leçon du XVIe siècle lui-même, c’est le genre narratif qui est le mieux à même d’articuler les opposés et de les faire coïncider ; et c’est au nom de ce primat de la narration que l’auteur impose à son ouvrage une forme inattendue, qui lui permet de régler l’autre problème, celui de l’accessibilité des textes. Le travail de l’auteur repose en effet sur une exploitation minutieuse et rigoureuse des documents contenus dans le fonds « Gattinara » de l’ASV, qu’il confronte aux différentes éditions ou transcriptions, parfois partielles, qui en ont été données par Carlo Bornate, Ernest Gossard, Giancarlo Boccotti, John Headley, etc. Or, afin de ne pas entraver l’indispensable « marche » narrative de son livre par la mention touffue des références, ou par la production des arguments qui soutiennent l’interprétation qu’il en fournit, l’auteur a choisi de diviser rigoureusement chacun des huit chapitres de son livre : ainsi l’ouvrage est composé de deux parties dans lesquelles on retrouve exactement les mêmes chapitres, numérotés, portant deux à deux le même titre. Chaque chapitre traite dans la première partie un moment ou une étape importante dans la carrière du Grand Chancelier, et son « double » dans la seconde partie fournit l’ensemble des pièces du dossier (textes de Gattinara, état du débat historiographique, querelles d’interprétation, références bibliographiques complémentaires, etc.) ; de la sorte, « le lecteur peut choisir de les lire séparément, ou d’aller de l’un à l’autre pour vérifier ou développer des informations concrètes » (p. 15).

Cette manière de procéder, un peu déroutante au premier abord (il est souvent frustrant de devoir fouiller les chapitres de la seconde partie à la recherche de la référence exacte d’une citation, et la navigation d’une partie à l’autre n’est pas toujours commode), présente un immense avantage : elle permet à l’auteur de livrer dans les huit chapitres de la première partie un véritable portrait du Grand Chancelier. Ouvrant son premier chapitre sur la mort de Gattinara à Innsbruck en juin 1530 (et sur la description détaillée de l’inventaire de ses biens dressé par Alfonso de Valdés, son ami, secrétaire et exécuteur testamentaire), Rivero Rodríguez « raconte » littéralement la vie du Grand Chancelier, depuis les origines piémontaise et les stratégies matrimoniales ou professionnelles dans lesquelles son adolescence est prise, jusqu’aux derniers efforts du Chancelier revenu en grâce pour imposer enfin à l’Empire la forme dont il rêve. Dans ce portrait à la fois très fouillé, très vivant, et extraordinairement convaincant, les facettes apparemment contradictoires du personnage trouvent à s’articuler, et s’imbriquent comme les pièces d’une marquetterie dont l’auteur s’attache à montrer le schéma général.

Le premier chapitre, sur la mort de Gattinara et l’inventaire de ses biens, a la vertu d’introduire immédiatement à la réalité matérielle de la vie du Chancelier, et le saisissant comme mort il le restitue aussitôt au récit, « neutralisé » par cette clausule.
Le chapitre 2, en détaillant la jeunesse de Gattinara jusqu’à son arrivée au pouvoir, inscrit les premières décennies de sa vie dans la toile de fond complexe des efforts d’ascension sociale de la famille Gattinara : le Chancelier est ainsi enraciné dans un sol italien et familial dont on ne cesse de suivre la trace, jusque dans les stratégies à travers lesquelles le Chancelier gère son domaine italien dans les années 1520-1530 tout en tâchant de servir encore ses intérêts familiaux (chapitre 6). Cette manière de contextualiser la carrière de Gattinara permet de faire émerger la complémentarité entre les efforts de l’homme public pour imposer sa conception de l’organisation du pouvoir impérial et les efforts de l’homme privé pour administrer sagement et prudemment son propre gouvernement domestique.
Le chapitre 3, examinant la trajectoire de Gattinara depuis le service de Marguerite de Savoie jusqu’à l’arrivée à la cour de Charles Quint, met en lumière les vicissitudes de la carrière « bourguignonne » de Gattinara, nommé président du Parlement de Dôle par Maximilien Ier. Ainsi le « rêve impérial » de Gattinara est mis en parallèle avec stratégies complexes de Maximilien et de Marguerite au moment où Charles de Gand devient successivement Roi d’Espagne puis Empereur.
Le chapitre 4 propose une très riche approche de la transition politique liée à l’avènement de Charles en Espagne, offrant à la fois une lecture que l’on serait tentée d’appeler systémique du contexte politique espagnol des années 1517-1521 (jusqu’à la fin de la régence d’Adrien d’Utrecht), et des vues éclairantes sur le rôle de modèle que joue pour Gattinara l’organisation de la Couronne d’Aragon.
Le chapitre 5 traite de la période la plus dure de la carrière du Chancelier : de 1522 à 1527, il semble que Gattinara ne parvienne jamais à pénétrer dans le cercle des favoris de l’Empereur, toujours entouré d’une cour foncièrement bourguignonne. Les efforts politiques du Chancelier semblent tous échouer, ses propositions ne sont pas suivies, ses initiatives avortent. Bien que la plupart des commentateurs décrivent cette distance qui se creuse entre l’Empereur et son Chancelier[7], Rivero Rodríguez montre un Gattinara moins isolé qu’il n’y paraît : scandalisé, certainement, que la haute idée qu’il se fait de la fonction impériale et de ses exigences soit systématiquement « filtrée » par les conseillers de Charles Quint, Gattinara n’en fournit pas moins, en particulier dans le domaine de l’organisation politique et administrative des royaumes de Charles Quint, des éléments de réflexion qui ne sont jamais totalement étrangers aux décisions finalement mises en œuvre. Si ses menées sont mises en échec aussi bien du point de vue de l’urgence d’un accord avec l’Italie contre la France que du point de vue de l’unification politique de l’Empire, elles semblent en revanche avoir contribué fortement, jusqu’en 1529, à la construction de la vice-royauté comme mode de gouvernement des états de Charles Quint (Indes comprises)[8].
Le chapitre 6 poursuit l’étude du même thème autour de la question italienne, en décrivant l’opposition entre le souhait profond de Gattinara (Charles Quint doit s’imposer en Italie parce que depuis l’Italie seulement peut s’imposer la Monarchie Universelle et le Nouvel âge qu’elle annonce) et les résistances constantes des Bourguignons. Là encore, une approche très fouillée et un panorama très éclairant du contexte montrent de quelle manière ces oppositions, qui se jouent au niveau de la conception politique la plus haute du sens même de l’Empire, recoupent des stratégies et des solidarités particulières : alors que Gattinara bâtit son domaine privé en Italie, où il soutient l’ascension de sa famille, et où il est toujours sujet du Duc de Milan, les Bourguignons de la Cour ont souvent encore des attaches françaises, et s’opposent au Chancelier (en particulier Charles de Lannoy, vice-roi de Naples, qui impose contre le Chancelier qu’on traite avec François Ier prisonnier après Pavie). L’échec de Gattinara, scandé par des mémoires, des réclamations et des remontrances qui restent sans réponse, semble constant, et frise parfois le ridicule. Au printemps 1527, après en avoir vainement agité plusieurs fois la menace, Gattinara quitte ses fonctions et, brusquement, s’embarque pour rentrer en Italie.
Pourtant, et c’est l’objet du chapitre 7, cette décision précède de quelque mois à peine le sac de Rome par les troupes impériales menées par le connétable de Bourbon. La crise provoquée par cet événement est telle que Charles doit rappeler Gattinara : le connétable est mort devant Rome, de Lannoy a également succombé (mais à la peste), et Gattinara est devenu providentiel. C’est probablement dans ce chapitre que le récit de Rivero Rodríguez, ne se contentant plus d’une fresque historique et politique d’une très grande clarté, élève la figure de Gattinara à une certaine hauteur romanesque. Le Chancelier quittant mystérieusement son César (« Quelle fin s’est-il proposée ? Je crois qu’il ne convient pas de le mettre par écrit », commente Valdés dans une lettre à Transylvanus, p. 126), pour être rappelé quelques mois plus tard, couronné de l’aura de celui qui avait eu raison avant les autres, et qui va enfin pouvoir tenter de mettre en œuvre sa grande vision : c’est là une belle figure, fascinante, et lourde de secrets ; il n’est pas impossible que la fascination pour ce coup de théâtre ait poussé Rivero Rodríguez à accentuer discrètement l’isolement de Charles Quint privé de son conseiller, ou à magnifier le rayonnement du Gattinara de 1527-1529, de Rome à Bologne, pour mieux l’opposer à son apparente impuissance des années 1520-1527.

Reste une biographie politique passionnante, capable d’éclairer aussi bien les enjeux microscopiques des solidarités familiales dans le duché de Milan que les effets de système du gouvernement de l’Empire, aussi à l’aise pour commenter les difficultés liées à l’établissement des symboles de l’Empire (sceaux, blasons, monnaies) que pour s’orienter dans les réformes des institutions aragonaises héritées de Ferdinand le Catholique. Ces jeux d’échelle et ces superpositions de plans d’intelligibilité différents confèrent à la personnalité et à l’œuvre de Mercurino Gattinara une grande cohérence, tout en éclairant de manière indirecte toute une séquence du règne de Charles Quint, offrant ainsi une lecture très stimulante des fonctions réelles de la pensée impériale dans l’économie concrète du pouvoir de l’Empereur. Cette lecture est dotée d’une dimension supplémentaire par les références et les informations données dans la deuxième partie du livre : chaque étape du récit de Rivero Rodríguez, si naturelle et si fluide qu’elle paraisse, s’y trouve en effet adossée à la masse impressionnante des lectures et des recherches de l’auteur. On trouve donc dans cette seconde partie non seulement des références et des indications permettant d’approfondir chaque problème évoqué, mais aussi des notations synthétiques très éclairantes sur l’état des différentes questions encore débattues par les spécialistes. Rivero Rodríguez offre également plusieurs textes utiles, au tout premier rang desquels il faut mettre une transcription des « Ordenanzas por el Consejo de Aragon » de 1529 (p. 232-235), jusqu’alors inédites. Il est évident que, malgré le caractère parfois un peu malcommode de sa consultation, cette deuxième partie, en concentrant l’information savante, joue un rôle essentiel dans la très grande intelligibilité que le récit de Rivero Rodríguez parvient à conférer dans la première partie à l’œuvre de Mercurino Arborio di Gattinara, dernier chancelier de l’Empire.

 

Notes


[1] K. Brandi, Kaiser Karl V. Werden und Schicksal einer Personlichkeit und eines Weltreiches, München, F. Bruckmann Verlag, 1937.

[2] P. Rassow, Die politische Welt Karls V., München, H. Rinn, 1947, et P. Rassow, Karl V. : der letzte Kaiser des Mittelalters, Berlin - Frankfurt, Musterschmidt, 1957.

[3] R. Menéndez Pidal, La Idea imperial de Carlos V, La Habana, 1937 (rééd. Madrid, 1941).

[4] J. M. Headley, The Emperor and his Chancellor. A Study of the Imperial Chancellery under Gattinara, Cambridge University Press, 1983.

[5] La plupart de ces documents se trouvent dans le fonds « Famiglia Arborio di Gattinara » de l’Archivio di Stato di Vercelli (désormais ASV), dont l’auteur décrit de façon très instructive la constitution par les marquis de Gattinara au début du XXe siècle.

[6] Invisibilité, ou à tout le moins surprenante discrétion, qui n’a pas seulement été aperçue par les historiens modernes : comme le note l’auteur, les relations et les chroniques de l’époque en font déjà état, chez Francesco Guicciardini ou chez Prudencio de Sandoval

[7] Voir exemplairement John M. Headley, op. cit., qui en fait le moteur problématique de son livre.

[8] L’auteur résume ce point de vue, dans la seconde partie, en une formule : « nous croyons que sa fonction [sc. celle de Gattinara] consista à fournir des idées au souverain et à son conseil, comme auteur de brouillons sur lesquels se discuterait la résolution des problèmes » (p. 206).


 

Pour citer cet article : Laurent GERBIER "Recension :Manuel Rivero Rodríguez, Gattinara. Carlos V y el sueño del Imperio, Madrid, Silex, 2005. ", Erytheis, 3, septembre 2008, http://idt.uab.es/erytheis/numero3/gerbier-recension.html