n° 3, septembre 2008
L’Empire de Charles Quint :
le laboratoire politique de l’Europe moderne
Marina Mestre Zaragozá
Université de Lyon, École normale supérieure Lettres & Sciences humaines
UMR 5037 (CERPHI)
- [ Traduction :
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Introduction
L’empire de Charles Quint a été, dès sa naissance, une construction politique problématique qu’il a fallu penser et justifier vis-à-vis des contemporains. Mais c’est surtout à une certaine historiographie contemporaine qu’il semble poser problème. En effet, comment comprendre l’émergence de cet empire inattendu, alors même que le développement des États modernes centralisés était en cours ? L’explication qui a prévalu pendant de nombreuses années est celle d’une construction anachronique, portée à bout de bras par Charles Quint lui-même, dernier chevalier médiéval qui se serait épuisé à cette tâche impossible. La théorie de l’émergence des États-nations modernes au XVIe siècle a pourtant été nuancée ces dernières années[1], sans que pour autant on soit parvenu à penser le rapport entre l’empire de Charles Quint et ces États nationaux autrement que sur le mode de l’exclusion[2]. Le grand historien anglais John Elliot pose clairement le problème dans son bel article « Monarquía compuesta y monarquía universal en la época de Carlos V », publié en 2000 :
La visión tradicional de la historia de Europa en los siglos XVI y XVII, tal como fue heredada por el siglo XX de mano de los historiadores decimonónicos, era la de un avance inexorable hacia el triunfo de la nación-estado centralizada y centralizadora, desarrollo que iba acompañado a menudo, aunque no invariablemente, de la imposición de la monarquía absoluta. Si este esquema es tomado como norma, el reinado de Carlos V sólo puede ser considerado como un anacronismo, quizá glorioso, pero condenado al fracaso. En esencia resultaba anacrónico en dos aspectos : en primer lugar parecía desafiar las tendencias de la época en tanto que encarnación de la más extrema diversidad en un momento en el que los monarcas avanzaban firmemente en el sentido de una mayor uniformidad y concentración de poder ; en segundo lugar, la misma noción de imperio y monarquía universal entraba en contradicción directa con el concepto incipiente de soberania nacional y era propia tan sólo de un mundo medieval en desaparición[3].
Cette citation pose bien le problème de fond : le rapport entre l’unité et la diversité. Toute construction politique, comme toute organisation humaine, cherche à maîtriser et à organiser la diversité. Elle peut le faire selon un modèle centralisateur, longtemps considéré comme signe de modernité, ou selon un modèle décentralisé, visant à mieux respecter les particularités de tel ou tel groupe ou de tel ou tel territoire, ce qui, à notre époque, serait le signe de la modernité. Ainsi, les mêmes auteurs qui ont pu souligner par ailleurs le caractère anachronique de l’empire de Charles Quint, ont tenté de le sauver en en faisant une sorte d’anticipation de la Communauté européenne[4]. Mais dans les deux cas, l’empire de Charles Quint est perçu comme une construction en décalage avec son temps, qu’elle soit anachronique ou annonciatrice d’un avenir lointain.
L’interprétation de l’ensemble des territoires de Charles Quint comme monarchie composite que propose John Elliot a l’avantage de pallier cet inconvénient et de faire de cet empire une réalité profondément ancrée dans son temps :
Las estructuras políticas de la Europa del siglo XVI […] incluían monarquías compuestas, ciudades-estado y de vez en cuando, la república, y juntas, constituían una Europa que en 1500 consistía de unas quinientas unidades políticas más o menos independientes. Algunas de las mayores de estas unidades políticas – en particular Francia, Inglaterra y Castilla – estaban levantando un potente aparato administrativo y sacaban fuerzas de un sentimiento de identidad colectiva a la vez que lo fomentaban. A pesar de todo, la realeza personal seguía siendo de suma importancia y cualquier movimiento en dirección a una mayor cohesión interna corría el riesgo de verse subvertido por ambiciones y preocupaciones dinásticas, con el resultado de la adquisición, en general por herencia pero a veces por conquista, de territorios nuevos y posiblemente remotos. […] Por consiguiente, la Europa del siglo XVI era una Europa de uniones e incorporaciones, en la que cada nueva adquisición de territorio era considerada como un aumento del poder del príncipe. La paradójica consecuencia de ello, al menos a los ojos modernos, era que cuanto más poderoso era un principe en los términos del siglo XVI, más compuesta, y por lo tanto compleja, era su monarquía. Y la más compuesta de todas las monarquías fue la de Carlos V.
Así pues, deberíamos contemplar el reinado de Carlos V no como una desviación de la norma, sino como su ejemplo más característico a escala masiva[5].
Elliot démontre ainsi que non seulement l’empire de Charles Quint fut bel et bien lié à son temps, mais qu’il constitue en outre un excellent exemple du type de construction politique auquel pouvait aboutir un prince puissant, et d’autant plus puissant qu’il incorpore de nouveaux territoires à ses possessions. Cette interprétation ne va pourtant pas sans poser problème : elle fait en effet disparaître le statut particulier de cette construction politique. En effet, l’appeler monarchie composite revient à masquer l’importance symbolique de la dignité impériale de Charles Quint. Il s’agissait pourtant d’un véritable empire, et Charles Quint fut un véritable empereur. Nous partageons donc pleinement avec John Elliot l’idée que Charles Quint fut un prince de son temps, mais nous voudrions revenir dans ces pages sur la dimension impériale de son pouvoir qui est précisément celle qui explique que cette construction politique, résolument originale et pleinement fille de son temps, fut le laboratoire politique de l’Europe moderne.
1. L’Empire de Charles Quint : une construction originale
Ce qui frappe lorsque l’on s’intéresse aux origines de l’empire de Charles Quint c’est qu’il s’agit d’un ensemble qui n’avait pas été prévu. Il résulta certes de la politique matrimoniale qui constitue la pièce maîtresse de la diplomatie des princes de la Renaissance, mais il n’avait été ni prévu, ni même souhaité. En effet, les Rois Catholiques avaient marié quatre de leurs cinq enfants avec deux finalités politiques bien précises : réunir la Péninsule ibérique sous une même couronne et isoler la France. Pour répondre à la première exigence, Isabelle, la fille aînée, fut mariée au roi Alphonse de Portugal. À la mort de celui-ci, Isabelle épousa son beau-frère, le roi Manuel, avant de mourir à son tour en couches en mettant au monde son fils Miguel. Sa sœur Marie la remplaça auprès du roi Manuel de Portugal. Pour répondre à la deuxième exigence politique, une double alliance fut imaginée, avec le Saint Empire Romain Germanique d’un côté, et avec l’Angleterre de l’autre. Ainsi, Catherine fut donnée à Arthur, prince de Galles, puis épousa à la mort de son époux son beau-frère, le futur Henri VIII d’Angleterre. Jean, le prince héritier, épousa Marguerite d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien en 1497, alors qu’un an plus tôt sa sœur Jeanne avait épousé Philippe le Bel, frère de Marguerite et duc de Bourgogne.
Mais très vite, les choses prennent un tournant inattendu : Jean meurt six mois après son mariage et sa femme, enceinte, perd son enfant. La succession des royaumes hispaniques revient dès lors à Isabelle, reine du Portugal, et par là-même à son fils Miguel, qui aurait dû réunir enfin les royaumes ibériques sous sa couronne. Mais Isabelle meurt en 1498 et son fils meurt à son tour en 1500. Les couronnes castillane et aragonaise reviennent dès lors à Jeanne, épouse de Philippe le Bel, et à l’enfant qu’elle vient de mettre au monde, Charles de Gand. Ainsi, dès sa naissance, Charles se voit promis à un héritage aussi immense qu’inattendu : les territoires bourguignons, les territoires patrimoniaux des Habsbourg et les couronnes hispaniques[6].
L’ensemble est, pour le moins, hétérogène. Hétérogène par les langues parlées (flamand, français, castillan, catalan, allemand…), hétérogène également par l’éloignement géographique entre les différents ensembles territoriaux. Enfin, cet ensemble est hétérogène par la nature politique de chacune des parties qui le composent. Ainsi, Charles est le seigneur naturel des Pays-Bas, c’est-à-dire, d’un ensemble de provinces soucieuses de leur autonomie et dont il devint à sa majorité, successivement, duc, comte, etc., en s’engageant à respecter leurs particularités. L’Espagne, ou les Espagnes, est alors une construction politique en devenir. Elle comporte en effet les couronnes de Castille et d’Aragon, avec les territoires conquis lors de leurs expansions respectives, les royaumes de Naples, de Sardaigne et de Sicile pour l’Aragon, et les territoires américains, dont on commence à peine à concevoir l’étendue, pour la Castille[7]. Au sein de l’ensemble des territoires espagnols, l’organisation politique est elle aussi hétérogène. On peut dire que, grosso modo, la Castille a entamé un processus de centralisation du pouvoir, tandis que l’Aragon conserve une organisation décentralisée et gouverne ses différents territoires conquis en nommant sur place des vice-rois qui respectent scrupuleusement les us et coutumes locaux[8]. Enfin, Charles hérite des territoires patrimoniaux des Habsbourg, qui font de lui un prince allemand parmi les autres et lui donnent par là le droit de concourir à l’élection impériale.
Si Charles, duc de Bourgogne et roi des Espagnes n’était pas parvenu à s’imposer lors de l’élection impériale, ses territoires seraient restés une monarchie composite. Mais en 1519, il parvient à l’emporter face à François Ier et est élu empereur à 19 ans. C’est véritablement ici que commence la construction de ce qu’il faut bien appeler dès lors l’empire de Charles Quint.
Cette construction est en effet bien plus que le résultat de l’effort fourni par le prince commun à tous ces territoires pour les conserver par pur dévouement dynastique. Charles était mû par un dessein qui dépassait largement son sentiment de responsabilité personnelle ou un prétendu désir éperdu, en tant que prince nourri de romans de chevalerie, de ressusciter un mythe impérial révolu. Il nous semble que Charles est mû par la force même du titre impérial qu’il reçoit, par sa puissante virtualité. En effet, ce titre, qui n’était peut-être pour les conseillers flamands de Charles qu’un moyen pour assurer la permanence des territoires bourguignons face aux assauts du roi de France, fut un puissant souffle créateur qui anima l’Empereur tout au long de son action politique[9].
En effet, si le Saint Empire Romain Germanique s’était peu à peu rétréci jusqu’à se confondre quasiment avec les territoires germaniques, la puissance du mythe impérial restait intacte. Dans le livre remarquable qu’il consacre à l’empire de Charles Quint, Jean Michel Sallmann décrit clairement cette dichotomie :
Que dire de l’Empire, si ce n’est qu’il était, à l’aube du XVIe siècle, la construction politique la plus extravagante d’Europe ? En théorie, l’Empire en tant que tel n’existait pas. L’Empire incarnait avant tout une dignité, le pouvoir à la prétention universelle de l’empereur, souverain temporel de la Chrétienté, successeur des empereurs romains. Si, en droit, le mot est fort, il l’était beaucoup moins dans la réalité, car les empereurs eurent rarement l’occasion de faire respecter leur pouvoir universel. L’existence de l’Empire reposait sur le mythe politique d’un transfert de la dignité impériale des Romains vers les Francs, puis vers les Allemands. […] Bien que l’Empire évoluât vers une appartenance de plus en plus stricte à l’aire de culture germanique, le mythe de l’empire universel restait vivace. Beaucoup en Occident attendaient de l’empereur qu’il régénère la Chrétienté, et l’image de l’empereur des derniers temps rattachée à l’Apocalypse suscitait l’espérance de ceux qui désiraient réformer l’Église romaine[10].
D’un côté, donc, un titre impérial très prestigieux, de l’autre, un manque de pouvoir effectif car l’empereur ne peut compter que sur les ressources limitées des ses États patrimoniaux.
Cette dichotomie était appelée à disparaître si la dignité impériale venait à échoir à un prince capable de joindre à la puissance symbolique du titre la puissance effective des moyens matériels. Le prince puissant qu’était François Ier l’avait parfaitement perçu, et c’est pourquoi il lutta âprement pour obtenir le titre d’empereur. Ce roi très puissant et très chrétien ne se serait jamais engagé dans une lutte aussi acharnée pour un titre vide de sens qui ne lui aurait rien apporté. La force symbolique du titre d’empereur ne doit en aucun cas être sous-estimée.[11]
Charles possédait, comme François Ier, de nombreux territoires, et donc, une puissance économique et militaire capable de redonner au titre impérial une portée matérielle. Mais en outre, il possédait grosso modo la moitié de l’Italie, berceau de l’Empire Romain, ainsi que des territoires américains dont l’expansion exponentielle avait amené Cortés à proposer à son roi un nouveau titre d’empereur. Lorsque Charles est élu empereur, les divers sens du terme empire se trouvent à nouveau réunis : ce nouvel empire est en premier lieu l’héritier du Saint Empire Romain puisque son empereur a été élu puis couronné en bonne et due forme. En outre, par la très grande quantité de territoires gouvernés, il octroie aussi à son titulaire la caractéristique de « seigneur du monde » qui lui était propre en vertu du droit romain. Enfin, son extension lui confère ce sens vague, mais qui finira par s’imposer au XVIe siècle, d’immense étendue de territoires gouvernés par un seul homme. L’empire de Charles Quint est bel et bien empire dans tous les sens du terme, et diffère en cela des empires allemands de son grand-père Maximilien et de son frère Ferdinand, qui n’avaient d’empire que le titre impérial.
Cette puissance à la fois politique, militaire et symbolique, explique le faste des festivités du couronnement à Rome. Comme l’écrit Juan Carlos d’Amico dans son très beau livre consacré au couronnement impérial de Charles Quint :
Le couronnement à Bologne de Charles Quint en 1530 est un moment essentiel pour l’épanouissement du mythe impérial et des théories universalistes attachées à l’idée d’Empire universel. Grâce à des circonstances, fortuites mais convergentes, qui permettent à un seul homme de régner sur un immense territoire, ce mythe, qui liait le passé glorieux d’un âge d’or à l’espoir d’une rénovation impériale, connaîtra un développement sans précédent[12].
Sous Charles Quint, surgit donc un nouvel empire, qui revitalise le différents sens du terme traditionnel, mais qui répond également aux aspirations et aux croyances d’un présent qu’il contribue, par son existence même, à modeler en profondeur.
2. Les leviers de la construction de l’empire
Nous l’avons vu, la conjonction du titre impérial et des territoires hérités dans la personne de Charles Quint permet de réunir tous les éléments d’un nouvel et puissant empire. Et pourtant, la construction de celui-ci ne va pas de soi.
En effet, l’Espagne, qui a déjà eu du mal à accepter ce prince étranger face à son frère Ferdinand, élevé en Espagne par son grand père le Roi Catholique, s’y oppose vigoureusement. Le roi s’entend donc dire par les Cortès de 1518 qu’il est à leur service, et non le contraire ( « nuestro mercenario es »), et il venait à peine de quitter l’Espagne pour se rendre à Aix la Chapelle pour y recevoir son nouveau titre qu’éclatait en Espagne la révolte des Comunidades.
Et pourtant, cet empire prit. Malgré l’hétérogénéité que nous avons déjà soulignée, la tradition politique de chacun des ensembles de l’empire de Charles Quint assurait à son prince les outils pour gouverner la diversité. Ainsi, les Pays-Bas étaient une constellation de provinces autonomes. L’Espagne elle-même était la réunion de deux couronnes, dont l’une avait une ancienne tradition de gestion décentralisée (l’Aragon), alors que l’autre était en train d’en faire l’apprentissage. Bref, Charles pouvait appliquer à l’ensemble de ses territoires les principes d’organisation et de gouvernement employés par chacun des ensembles qui les composaient : le respect absolu et scrupuleux des organisations et des pouvoirs politiques locaux[13] et la mise en place d’une organisation administrative et politique relativement centralisée permettant à l’empereur un exercice effectif et cohérent du pouvoir, et cela malgré son absence et en dépit des distances. Mais au-delà de l’organisation administrative de l’ensemble, il nous semble que l’empire se construit à partir de deux éléments essentiels : la religion et le conflit.
La religion est le premier élément constitutif de l’empire de Charles Quint, en ce sens qu’elle est le fondement même de la tradition dans laquelle il plonge ses racines. L’empereur étant le bras armé de l’Église, et son autorité étant sacralisée par son couronnement, son pouvoir est revêtu d’une dimension religieuse dont Charles fait le fondement même de son pouvoir. Ainsi, en 1548, il écrit à son fils Philippe :
Y así, por principal y firme fundamento de vuestra buena gobernación, debéis siempre concertar vuestro ser y bien de la infinita benignidad de Dios, y someter vuestros deseos y acciones a su voluntad, lo cual haciendo con temor de ofenderlo, tendréis su ayuda y amparo, y acertaréis, lo qual converna para bien reinar y gobernar[14].
Il s’agit bel et bien du processus de sacralisation du pouvoir politique que décrit Michel Senellart dans son livre Les Arts de gouverner[15]. Mais, outre cette dimension sacrée qui est consubstantielle à la dignité impériale, Charles Quint bénéficie de l’attente millénariste, partagée par la chrétienté tout entière, d’un nouvel empereur, l’empereur de la fin des temps, celui qui doit accomplir la prophétie de ramener l’ensemble de l’humanité à la seule foi véritable, d’après le verset évangélique, « Fiet unum ovile et unus pastor ». C’est de cet argument dont jouera l’évêque Mota pour convaincre les Cortès de la nécessité d’accepter le titre impérial[16], c’est toujours de cet argument dont useront les conseillers de Charles au lendemain de la bataille de Pavie[17]. Le peuple espagnol était particulièrement sensible à ce genre d’arguments. En effet, Ferdinand le Catholique en avait déjà largement usé pour rassembler autour de lui les nobles dans la conquête de Grenade. De même, l’argument était largement repris pour expliquer et penser la conquête de l’Amérique et la conversion des indiens comme une exigence nécessaire devant l’imminence de la fin des temps[18]. Charles put donc apparaître comme cet empereur, comme ce souverain universel que Dante appelait déjà de ses vœux dans la Monarchia pour réaliser la paix universelle, et c’est dans cette même perspective que Gattinara salua son élection[19].
Le deuxième élément de cohésion de l’empire est le conflit. L’empire grandit en cohésion au rythme des conflits qui l’opposèrent à d’autres puissances.
Le plus frontal de ces conflits, et le seul à être revendiqué par Charles lui-même, est celui qui l’opposa à l’empire ottoman. Ce conflit mêle deux enjeux : d’une part, il permet à l’Empire moderne d’endosser le discours de la croisade, confirmant ainsi dans la reprise du vieux thème de la lutte contre les infidèles le sens religieux de l’avènement de « l’unique pasteur » ; D’autre part, au-delà de l’argument religieux de la croisade, Charles se trouve concrètement confronté à la nécessité de défendre l’Europe face à la poussée impérialiste ottomane. Celle-ci se concentrait sur deux axes : la frontière orientale de l’Europe et la mer Méditerranée. Ainsi, l’Europe orientale subissait régulièrement les attaques des armées ottomanes remontant le Danube : en 1521 le turc prend Belgrade et en 1526, Budapest. En 1529, il assiège Vienne et est repoussé par les troupes de Ferdinand. Il revient en 1532 et cette fois-ci, ce sera l’Empereur lui-même qui sera à la tête de l’armée qui repousse l’offensive ottomane.
Il en va de même sur le front méditerranéen. Barberousse a pris Alger en 1516, et attaque régulièrement les côtes italiennes et espagnoles. La menace est constante, et les Espagnols réclament que leur roi, à la tête d’un empire aussi puissant que celui du turc, y mette un terme[20]. Mais cette politique ne fut jamais un franc succès pour Charles, malgré l’heureuse victoire de Tunis de 1535. Contrairement à Ferdinand le Catholique, qui avait fait de la politique méditerranéenne une véritable priorité[21], Charles ne put jamais s’y consacrer autant que le lui demandaient ses sujets espagnols et autant qu’il disait lui-même le souhaiter en appelant régulièrement à l’union de tous les princes chrétiens contre l’empire ottoman pour accomplir l’ultime croisade.
Et pourtant, si militairement l’empire de Charles ne sortit pas renforcé de cette confrontation, et s’il dut se contenter d’adopter une situation défensive, le face-à-face est significatif :
Ambos [Carlos y Solimán] eran dueños de unos imperios que pretendían rivalizar territorialmente con el propio romano de la Antigüedad. Ambos decían defender por encima de todo su religiosidad. Pues Carlos V manifestaba que su finalidad última era la defensa de la Cristiandad que quería imponer sobre todo. Por su parte, Solimán, más incluso que ser el jefe del islamismo con el concepto de sultán-califa que no era perfectamente el adecuado en aquel momento – sí lo había sido en el sentido de los Omeyas o de los Abasidas – era un soberano con un atributo mesiánico de su poder[22].
Le rapport spéculaire entre ces deux princes, qui revendiquent chacun l’héritage de l’empire romain, est un puissant facteur d’affirmation de la dimension impériale de chacun d’entre eux : Charles versus Soliman, l’empire de Charles face à l’empire ottoman.
Mais le conflit ne vient pas seulement de l’extérieur. Il provient aussi, et surtout, de l’intérieur. S’il est facile de comprendre comment l’empire de Charles pouvait gagner en cohérence et en puissance par l’opposition à celui de Solimán, il semble en revanche plus difficile de comprendre comment des conflits internes à cette chrétienté que l’empire, faute de la recouper entièrement, était censé fédérer, l’ont conforté et renforcé.
Le conflit avec la France (et dans une moindre mesure avec l’Angleterre) qui s’oppose à ce nouvel empire se fonde sur l’affirmation selon laquelle Rex in regno suo est imperator. En effet, de même qu’au Moyen Âge les souverains léonais et castillans s’étaient s’opposés à toute tentative d’ingérence en se fondant sur une juridiction prétendument supérieure et en revendiquant la qualité d’imperium pour leur royaume, de même François Ier n’acceptera jamais la suprématie de Charles Quint et lui opposera qu’en tant que roi de France, il est empereur en son royaume. En tant que tel, le très puissant roi de France ne pouvait accepter ni la supériorité symbolique de l’empereur, ni le titre de chef de la chrétienté que ce dernier revendiquait. L’histoire du conflit qui opposa les deux puissances est connu sous le nom générique de « guerres d’Italie »[23], et l’on sait qu’elles se conclurent à l’avantage de Charles. Pourquoi l’Italie ? Parce que l’Italie constituait la clé de l’hégémonie en Europe. Le chancelier Gattinara l’avait tout de suite souligné lorsqu’il écrit à Charles après son élection :
Dios os ha mostrado tal gracia y os ha dispensado tan alta suerte, que habéis alcanzado a tan temprana edad tantos reinos y heredades por legítimo dercho de sucesión y sin oposición, que os tienen por el rey más poderoso de la Cristiandad entera. A elle se añade ahora la excelsa dignidad imperial, que llega a vuestras manos por rigurosa elección unánime, y jamás ha habido un emperador cristiano al que se le haya regalado un comienzo con mejores auspicios. Ni siquiera Carlomagno tuvo tan buen comienzo, ni poseyó jamás tantos dominios y reinos como Vos llamáis ahora vuestros. Por eso debéis estar en guardia de no dejar pasar esta fortuna, y no os apartéis de ella. Y como Italia es el mejor fundamento que podríais obtener de este imperio para preservarlo y multiplicarlo, para ganar en prestigio y veros ensalzado en todos vuestros asuntos y libre de la coacción de todas las circunstancias, es razonable meditar primero los asuntos de Italia antes de volcarse en alguna otra empresa más difícil, con la que es patente que os veríais abocado a una nueva coacción : en lugar de gobernar como emperador os enredaríais en dependencia de vuestros súbditos, perdiéndo con ello vuestro honor y vuestra reputación. Sea quien fuese quien os aconseje dejar a un lado Italia para emprender otra cosa en otro lugar, no haría sino aconsejaros para vuestra perdición, amén de vergüenza y oprobio[24].
L’Italie est donc la clé de la puissance pour un prince de l’époque. François Ier, qui n’a pas pu éviter que le titre impérial échût à Charles, est bien décidé à lui barrer la route de l’hégémonie politique et militaire en l’empêchant de régner en maître de l’Italie. Les guerres s’étendent sur l’ensemble du règne de Charles et ne sont véritablement closes que par la signature en 1559 du traité de Cateau-Cambrésis. Ce traité entérine la mainmise espagnole sur l’Italie : non seulement l’Espagne n’a jamais été véritablement inquiétée dans sa possession de Naples, mais en outre la question de Milan, point névralgique de l’équilibre des forces en Europe, est résolue en faveur de l’Espagne. Malgré ses efforts, la France non seulement n’a pas réussi à jeter Charles hors d’Italie, mais y a perdu toute influence. À l’inverse, l’empire de Charles en sort renforcé en s’assurant cette pièce maîtresse de l’échiquier politique européen.
Un deuxième conflit, fondamental, est celui qui oppose Charles aux princes allemands. Un conflit à la dimension religieuse, certes, mais surtout politique. En effet, si l’obtention du titre impérial était gros de la puissance symbolique que nous avons soulignée, le rapport avec les princes allemands, qui n’entendaient pas plus se soumettre à Charles qu’ils ne s’étaient soumis à son grand-père, n’allait pas de soi. Dans ce contexte, la dissidence religieuse entamée par Luther prend très vite une dimension politique fondamentale. Jean Michel Sallmann résume très bien ce point :
Luther eut la chance de se trouver au bon endroit au bon moment et il put profiter des divisions politiques du Saint Empire au moment de l’interrègne de 1518-1520. […] Mais à l’inverse, les princes allemands, soucieux d’élargir leur autonomie face à l’autorité impériale et aux prétentions pontificales utilisèrent la Réforme avec profit, au risque parfois d’en perdre le contrôle[25].
Ainsi, Luther fut l’élément provocateur ou fédérateur d’une résistance protéiforme (religieuse, sociale, politique) qui finit par prendre la forme d’une franche révolte de la part d’un certain nombre de princes allemands. Pour sa part, Joseph Pérez fait de l’année 1541 la date clé à partir de laquelle Charles est obligé de prendre acte de la fracture religieuse et se résigne à chercher seulement la conciliation politique afin de sauver sa propre autorité[26]. C’est ce qu’il pense faire en proclamant en 1548 l’Interim d’Augsbourg qui cherche à rendre possible la coexistence des deux confessions, en rétablissant le culte catholique là où il avait été supprimé et en permettant aux luthériens l’exercice du leur. Cette solution mécontenta tout le monde, et fut de fait le coup de grâce donné au pouvoir de Charles en Allemagne[27], et à son crédit européen. Charles semble donc avoir échoué entièrement en Allemagne, et cela d’autant plus que les États allemands et le titre impérial revinrent à la branche autrichienne des Habsbourg fondée par Ferdinand, le cadet de Charles. Et pourtant, il nous semble que, au-delà de la perte du titre impérial, dont nous avons souligné la force symbolique et donc politique, ce conflit permit que le reste des territoires de Charles aient serré files derrière leur empereur. Dans ce mouvement, l’Espagne joua un rôle de plus en plus décisif dans la politique de Charles, et en particulier dans sa lutte contre le luthéranisme. C’est ce qui explique que l’on connaisse les territoires dont devait hériter le futur Philippe II comme la monarchie espagnole.
Le dernier conflit, apparemment fratricide et qui pourtant contribua grandement à donner forme à l’empire de Charles est celui qu’il entretient avec la papauté. Peu après l’élection de Charles comme empereur, est élu en 1522 au trône de Saint Pierre Adrien d’Utrech, ancien précepteur de l’empereur. Cette concomitance éveilla tous les espoirs de voir les deux têtes de la chrétienté réunies dans le souci d’étendre la foi à l’ensemble de l’humanité et de préparer ainsi la fin des temps. Cet espoir dure peu, car Adrien meurt l’année suivante. Le rapport que Charles entretient avec les successeurs d’Adrien change en fonction des hommes et des circonstances politiques, mais il constitue toujours une relation où la dimension politique l’emporte franchement sur la dimension religieuse. En effet, la rivalité avec la papauté qui est inhérente à la dignité impériale est amplifiée par la dimension des territoires de Charles, mais aussi par le fait que les Papes de la Renaissance entendent renforcer la dimension temporelle de leur charge. Dans ce contexte, la dimension spirituelle paraît n’avoir été qu’une arme dans la bataille politique. Ainsi, suite au sac de Rome de 1527, qu’il fallait à tout prix justifier face à une Europe scandalisée, la propagande impériale n’hésita pas à présenter Clément VII comme l’Antéchrist[28]. À l’inverse, le pape Paul IV n’hésita pas à suspendre le concile de Trente pour nuire à l’Empereur, puis à le menacer d’excommunication.
Et pourtant, là encore, cette force centrifuge nous semble avoir eu des effets renforçant le pouvoir de l’empereur. Car, au-delà de l’effet obtenu par la propagande impériale, en particulier après le sac de Rome, mais aussi au moment de l’affrontement avec le Pape Paul IV, la tension avec la papauté amène les philosophes impériaux à aller plus loin dans la pensée, sinon d’une autonomisation du pouvoir politique, tout du moins d’un partage clair des compétences qui restreint la supériorité du Pape au seul domaine religieux, et en fait un prince parmi d’autres dans le domaine temporel. Ce qui revient, dans les faits, à laisser les mains libres à l’empereur face aux provocations du pape. C’est le cas de la Leçon sur le pouvoir politique et des Leçons sur le pouvoir de l’Église du dominicain Francisco de Vitoria. Quant à Melchor Cano, sollicité par l’Empereur embarrassé par la virulence des attaques du pape Paul IV, il répond en laissant de côté la théologie qu’il professe[29] que puisque le Pape agissait en tant que prince temporel, l’Empereur se devait d’y répondre comme à n’importe quel autre prince temporel qui aurait osé défier son autorité et menacer ses possessions. Bref, là encore, c’est dans le conflit que le pouvoir impérial va se renforcer.
3. Le bilan : l’émergence de l’ Europe moderne
Le bilan du dernier empereur est généralement interprété de manière négative. Les dernières années du règne de Charles Quint s’écoulent dans une ambiance de « fin de règne »[30], à tel point que Jean Michel Sallmann n’hésite pas à intituler le dernier chapitre de son ouvrage « La chute » et que John Elliot parle quant à lui de « liquidación del imperialismo carolino ». À l’échec de l’interim comme solution pacifique, et à l’impossibilité pour le concile de résorber la faille qui s’était creusée entre protestants et catholiques s’ajoute l’accès au trône de France d’Henri II, qui entame une politique ouvertement agressive à l’encontre de l’empire, et qui trouve un écho favorable chez le Pape Paul IV (1555-1559). En outre, le pacte de famille conclu en 1551 entre Charles et Ferdinand fait que, le titre impérial devant revenir à Ferdinand[31], l’empire retrouve ses limites germaniques. La perte du titre impérial pour son fils et le retour du Saint Empire romain aux limites des pays germaniques semblent en effet un cuisant échec. Empire désagrégé, schisme religieux qui n’a pas pu être empêché[32] : Charles aurait ainsi failli à ses deux objectifs principaux, la défense de ses territoires et la préservation de l’unité de la foi. Il n’aurait pas pu transmettre la totalité des héritages reçus, et en outre, son fils aurait été privé du plus prestigieux, à savoir, le titre impérial.
Et pourtant, si l’on ne peut pas nier que du point de vue symbolique, Philippe essuie une perte bien réelle[33] en ne parvenant pas à garder le titre impérial, il reçoit cependant des mains de son père un ensemble encore plus étendu que celui de 1519 du fait de l’expansion en Amérique et de l’inclusion définitive de Milan dans la sphère d’influence espagnole. Cet ensemble de territoires est donc plus vaste, mais aussi profondément cohérent. En effet, délesté du poids centrifuge qu’était l’Allemagne protestante, il reste majoritairement catholique, et composé d’ensembles territoriaux qui ont en quelque sorte appris, pendant quatre décennies, à se penser comme des parties d’un même ensemble. Pour les Pays Bas, l’Espagne, l’Amérique, et même l’Italie, l’avènement sur le trône du fils de leur souverain légitime va de soi. Philippe hérite donc d’un empire qui ne l’est plus au sens juridique, mais qui le reste au sens qui a fini par s’imposer au XVIe siècle : celui d’une immense extension de territoires gouvernés par un seul homme. Le titre et la puissante virtualité qui était la sienne ne sont plus, mais Philippe hérite justement du fruit de cette virtualité politique mise en œuvre par son père pendant plus de quarante ans.[34] C’est donc bel et bien d’un empire de facto qu’hérite Philippe. Un empire qui est bel et bien celui de son père, qui s’est transformé pour mieux survivre. Un empire dont l’axe de décision est désormais en Espagne. Un empire que l’on connaît désormais comme Monarchie espagnole, ou Monarchie catholique.
En outre, si l’on regarde de près, à côté de l’empire philippin continuent de s’affirmer les état nationaux. C’est là l’autre héritage fondamental de l’empire de Charles Quint.
Dans son article « La idea imperial en la España medieval », Dolores Carmen Morales Muñiz montre comment les rois léonais ont adopté le titre d’imperator pour mieux affirmer leur autorité face aux pouvoirs rivaux, et comment le royaume castillano-léonais a pu se constituer en grande partie grâce à cela[35]. Cette revendication du titre impérial fut un moyen pour ces rois de mettre en avant l’idée-force d’unité de l’ensemble qu’ils gouvernaient. C’est cela même qu’avait cherché à accomplir Charles, et avant lui tous ses prédécesseurs. C’est aussi l’unité de leurs territoires que cherchaient à assurer (en même temps que leur expansion éventuelle) les souverains des États-nationaux en devenir. Et pour y parvenir, ils n’hésitèrent pas à s’approprier tous les symboles du pouvoir impérial, comme le montre F. A. Yates[36], ni à revendiquer la dimension impériale et universelle de leur pouvoir.[37] Bref, de même que Charles n’avait pas hésité pas à déployer tous les symboles du pouvoir impérial lors du moment hautement symbolique de son couronnement à Bologne en 1530 pour mieux affirmer son pouvoir, de même les rois des États nationaux émergeants n’hésitèrent pas à s’approprier ces mêmes symboles et à revendiquer l’universalité de leur pouvoir pour mieux résister au pouvoir impérial carolin, puis philippin, et donc, pour mieux préserver leur unité.
* * *
Outre les contours mouvants de la notion d’empire, le fait que le titre impérial n’échût pas à l’héritier de Charles Quint contribue à brouiller la perception de l’après-Charles et à donner lieu à des interprétations, désormais dépassées ou du moins en passe de l’être, selon lesquelles l’empire de Charles Quint aurait été une entreprise vaine et anachronique, « quichottesque » pour reprendre le mot de Menéndez Pidal. Pour notre part, nous espérons avoir montré que ce n’est pas par anachronisme que l’Empire périt, mais plutôt qu’il ne périt pas et qu’en 1557 il se transforma pour mieux survivre. Non seulement l’empire de Charles Quint ne fut pas l’expression d’aspirations anachroniques, mais il fut au contraire l’affirmation de ces idéaux qui amenèrent à la constitution, dès la fin du XVIIe siècle, des États-nations. Il fut le miroir dans lequel ces États se regardèrent et l’opposition par laquelle ils s’affirmèrent. L’empire de Charles Quint fut donc une construction politique originale, fille des idéaux de son temps, et un formidable catalyseur des États modernes.
Bibliographie
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Notes
[1] Citons seulement ici le très beau recueil d’articles de P. Fernández Albaladejo, 1992.
[2]« Charles Quint s’est épuisé à tenter sinon de résoudre au moins d’assumer cette situation dichotomique, à concilier l’inconciliable, finalement, l’unité et la diversité, le singulier et le pluriel ; d’autant plus que cette époque, si particulière, de transition entre deux ères (Moyen Âge et Temps modernes), que fut la Renaissance voyait se renforcer les “nationalités”, donc les particularismes et, partant, la diversité en opposition croissante avec un certain universalisme médiéval qui survivait dans ce premier XVIe siècle », Michèle Escamilla, 2005, p. 145.
[3] J. Elliot, 2000, vol. 5, p. 703.
[4] Ainsi, Joseph Pérez, écrit : « Aparentemente, esta política se nos presenta como “un fruto tardío del Medievo” ; intuición que corrobora la ausencia de América dentro del concepto imperial, y esta ausencia “revela por sí sola la vivencia en la mente carolina de una universitas medieval” que, en el siglo XVI, ya no era más que un recuerdo. Pero, por otra parte, la idea imperial de Carlos V se nos figura como una anticipación fecunda de la especificidad de Occidente, anticipación de los vínculos culturales y morales que la posteridad habría de potenciar y que en el siglo en que nos toca vivir cobran singular transcendencia. Éste es, a mi modo de ver, el legado de Carlos V a la historia universal », J. Pérez, 2004, p. 105.
[5] J. Elliot, 2000, p. 703-704.
[6] Ainsi, H. Lapeyre écrit : « Ainsi se préparait une extraordinaire conjonction de forces politiques que les Rois Catholiques n’avaient pas incluses dans leurs projets. Car si le double mariage avec la maison de Habsbourg avait pour but évident de faire pièce à la maison de France […] il n’avait pas été prévu que tous les héritages s’accumuleraient sur la même tête », cité par Charles Chenu, 1973, vol. 1, p. 54.
[7] En effet, en 1519, date de l’élection impériale de Charles, Hernán Cortés conquiert l’empire aztèque. La conquête de l’empire inca a lieu au début des années 1530 par Pizarro. Cortés écrit à Charles un an plus tard : « he deseado que vuestra alteza supiese las cosas de esta tierra, que son tantas y tales que […] se puede intitular de nuevo emperador de ella, y con título y no menos mérito que el de Alemaña, que por la gracia de Dios vuestra sacra majestad posee », Hernan Cortés, Cartas de relación, in C. Val Julián et O. Mazín (dir.), 1995, p. 93.
[8] Sur ce point, voir en particulier G. Galasso, 1994.
[9] On a beaucoup insisté sur le rôle de Gattinara dans la conception de cet empire en tant que tel. Voir à ce sujet J. M. Sallmann, 2000, p. 94 ; P. Fernández Albaladejo, 1992, p. 64 et sq.
[10] J. M. Sallmann, 2000, p. 55-56.
[11]« […] nous n’avons pas affaire à l’histoire d’une institution mais bien plutôt à celle des rapports qu’entretient une institution avec une idée, une idée-force, « l’un des thèmes dominants du devenir humain ». Léguée par les philosophes grecs à l’intelligentsia latine, elle avait mis l’accent sur la communauté des hommes obéissant à la raison universelle, communauté dont l’État créé par les Romains assurait la cohésion et la défense ; après la conversion de Constantin, l’orbis romanus était devenu l’orbis christianus ; Dieu en était le protecteur et son lieutenant sur la terre, l’empereur, s’acquittait tout ensemble d’une mission politique et religieuse. Lorsqu’en Occident les invasions barbares eurent détruit l’Empire romain, son image, idéalisée par la nostalgie, loin de s’évanouir, se fit de plus en plus lumineuse ; dans un monde où la violence dictait sa loi, le souvenir d’un ordre régi par la justice était cultivé comme peut l’être le gage d’un avenir meilleur ; ainsi naquit « le mythe où la chrétienté romaine retrouvait l’unité foncière dont elle rêvait et qu’elle croyait conforme au plan de Dieu » F. Rapp, 2000, p. 8.
[12] J. C. d’Amico, 2004, p. 10.
[13] Notons au passage que ce point, qui est souvent interprété comme la preuve de la conception patrimoniale que Charles avait de ses territoires (sur ce point voir J. Elliot, 2000, p. 176), répond parfaitement aux recommandations que Machiavel adresse dans le Prince au nouveau prince qui doit gouverner des territoires qu’il ne peut habiter.
[14] M. Fernández Álvarez, 2003, p. 570.
[15]« Il semble que, humiliant le roi à défaut de pouvoir s’en passer, cette conception [l’augustinisme politique] tende à ruiner son prestige. C’est l’inverse qui s’est produit : elle a contribué à le renforcer considérablement en l’investissant d’une dimension sacrale, mais surtout – et ce point est capital – elle a dissocié le roi de son corps naturel, impétueux et violent, pour le lier, par la grâce de l’onction, à un corps, métamorphosé, rayonnant d’une vie neuve », in M. Senellart, 1995, p. 97-98.
[16]« Muerto el enperador Maximiliano, dino de ynmortal memoria, ovo grand contienda en la elección del Inperio, y algunos lo procuraron, pero quyso e mandolo Dios que syn contradiçión cayese la suerte en su Magestad, y digo que lo quyso Dios y lo mando asi por que hierra a mi ver quyen piensa ny cree quel inperio del mundo se puede alcançar por consejo, industria ny dilingencia humana, solo dios es el que lo da y puede dar lo qual su Magestad, no solamente como Católico Principe, y dando gracias a Dios acebtó […] pero acebtó este inperio con obligación de muchos trabajos y muchos caminos, para desviar grandes males de nuestra religion cristiana, que si començara nunca oviera fin, ni se pudiera en nuestros dias enprender la enpresa contra los infieles enemigos de nuestra santa fee Catolica, en la cual entiende con el ayuda de Dios enplear su Real persona », Discurso de l’évêque Mota devant les Cortès de Castille, réunies à la Corogne en 1520, in El Alaoui, Youssef (ed.), 2004, p. 72 sq.
[17]« A raíz de la victoria, la misión providencial del Emperador es afirmada oficialmente por su cancillería. La relación de la batalla que Valdés hace imprimir por orden del Consejo, y que sin duda redactó él mismo, termina con este arranque profético : « Parece que Dios milagrosamente ha dado esta vitoria al Emperador para que pueda no solamente defender la cristiandad y resistir a la potencia del turco, si osare acometerla ; mas asosegadas estas guerrras ceviles (que así se deben llamar, pues son entre cristianos), ir a buscar los turcos y moros en sus tierras ; y ensalzando nuestra sancta fe católica, como sus pasados hicieron, cobrar el imperio de Constantinopla y la casa sancta de Jerusalem que por nuestros pecados tiene ocupada. Para que como de muchos está profetizado, debajo deste cristianísimo príncipe todo el mundo reciba nuestra sancta fe católica, y se cumplan las palabras de nuestro Redemptor : Fiet unum ovile et unus pastor », in M. Bataillon, 1995, p. 226-227.
[18] Ainsi, le frère dominicain Toribio Motolinía exprime à l’empereur l’urgence de la conversion des indiens devant l’approche de la fin du monde, s’opposant par là aux critiques de Las Casas : « […] dice el Señor que será predicado este Evangelio en todo el Universo antes de la consumación del mundo. Pues a V. M. conviene de oficio darse priesa que se predique el santo Evangelio por todas estas tierras ; y los que no quisieren oir de grado el santo Evangelio de Jesucristo, sea por fuerza, que aquí tiene lugar aquel proverbio : “Más vale bueno por fuerza que malo de grado” », Carta al emperador Carlos V, 2 de enero de 1555, in C. Val Julián & O. Mazín (dir.), 1995, p. 215.
[19]« Sire, Dieu vous a comblé de ses grâces, il vous a élevé au-dessus des rois et princes chrétiens jusqu’à une puissance telle qu’aucun souverain n’en a détenu depuis votre ancêtre Charlemagne. Il vous a mis sur le chemin de la monarchie universelle, et de l’unification de la chrétienté toute entière sous un seul pasteur », cité par F. A. Yates, 1989, p. 49.
[20]« El aumento del peligro turco en el Mediterráneo occidental iba de hecho a dejar una huella decisiva en el carácter y el desarrollo de la España del siglo XVI. La Europa de Carlos v se veía enfrentada a un poderoso Estado específicamente organizado para la guerra, un Estado que poseía recursos monetarios y hombres a escala imperial. La amenaza para España era clara y obvia.[…] España se hallaba en la premiera línea de batalla y constituía un bastión natural de Europa contra un ataque turco. Es aquí donde interviene oportunamente el imperialismo carolino. Se necesitaba un imperio para hacer frente al ataque de un imperio », in J. Elliot, 1965, p. 178.
[21] Soutenu en cela par le cardinal-archevêque de Tolède Jimenez de Cisneros, qui entendait prolonger la reconquête jusqu’aux côtes africaines et, de là, jusqu’aux Lieux Saints ; loin de s’en tenir aux déclarations d’intentions, Cisneros avait levé sa propre armée et était entré en personne, en 1509, dans Oran temporairement reconquise.
[22] E. Belenguer, 2002, p. 324.
[23] Sur ce point voir J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini, 1994.
[24] Cité dans A. Kohler, 2000, p. 70-71.
[25] J. M. Sallmann, 2000, p. 267.
[26]« Así pues, hasta 1541 se han llevado a cabo varios intentos de conciliación para evitar la ruptura definitiva entre protestantes y católicos. Después de 1541, Carlos V da por consumada la división religiosa de Europa y solo procura mantener la unidad política del Imperio, primero por la fuerza (en 1547 derrota en Mühlberg a sus adversarios) y luego por vía diplomática, coas que se realiza con la paz de Augsburgo (1555) a cambio de concesiones en el terreno religioso, concretamente la libertad dada a los principes alemanes de imponer la fe – sea la luterana, sea la católica – en sus estados », J. Pérez, 2004, p. 78.
[27]« L’Interim d’Augsbourg de 1548, qui était destiné à rétablir la paix religieuse en Allemagne, constitua une erreur politique majeure de la part de Charles Quint. […] Après avoir épuisé toutes les voies de la négociation, Charles Quint avait compté sur la force militaire, mais il avait sous-estimé la capacité de résistance des États territoriaux, luthériens ou catholiques, qui ne virent dans l’Interim qu’un coup de force destiné à imposer le pouvoir absolutiste de l’empereur à l’intérieur de l’Empire. À partir de 1551-1552, la situation politique se retourna contre lui et quelques années, il perdit le bénéfice de ses efforts », J. M. Sallmann, 2000, p. 342.
[28] Voir le Diálogo de las cosas acaecidas en Roma d’Alfonso de Valdés (1527).
[29]“Ya veo que en este Parecer hay palabras y sentencias que no parecen muy conformes a mi hábito y Teología ; mas por tanto dixe al principio que este negocio requería más prudencia, que ciencia y en caso de tanto riesgo como éste do se atraviesa no sólo la pérdida de hacienda, señoríos, y crédito de Vuestra Magestad sino el peligro del mundo comoentiendo los designios de Rey de Francia y del Sumo Pontífice y sus naturales condiciones ; no puedo (si no me engaño) hablar prudentementes sin hablar con alguan más libertad, que la que la Teología y profesión me daban », Melchor Cano, 1736.
[30]« Il faut bien se rendre compte que Charles Quint, si craint et admiré de l’Europe entière, fut complètement disqualifié en quelques semaines après l’échec pitoyable du siège de Metz en décembre 1552, et devint la risée des cours européennes », in J. M. Sallmann, 2000, p. 343.
[31] Il avait été entendu à cette occasion que le titre reviendrait à Philippe après la mort de Ferdinand, puis à Maximilien, le fils de Ferdinand. Aussi bien Charles que Ferdinand escomptaient que le titre finirait par rester dans leur famille respective. Les faits donnèrent raison à Ferdinand car, comme il l’avait espéré, les princes électeurs refusèrent la candidature d’un prince espagnol.
[32]« La renaissance de l’impérialisme avec Charles Quint fut une renaissance illusoire. Le fait qu’il ressembla tant à un Maître du Monde était dû à la politique des mariages dynastiques des Habsbourg, qui avait réuni sous sa loi des territoires aussi vastes, et lorsque, après sa mort, Philippe II succéda à la Monarchie espagnole tandis que le titre impérial passait à une autre branche de la famille des Habsbourg, tout l’édifice imposant de l’empire du second Charlemagne s’effondra. Le caractère transitoire et irréel de l’empire de Charles Quint est l’aspect sur lesquels les historiens modernes insistent d’ordinaire […] La curieuse série de circonstances « providentielles » qui avaient paru élever le Saint-Empire romain au-dessus des contre-courants du nationalisme allemand avec lequel il avait fini par s’identifier fut bientôt terminée, et le miracle s’évanouit. La désagrégation politique de l’Europe était trop avancée pour que fut possible une renaissance réelle de l’Empire médiéval », in F. A. Yates, 1989, p. 78 et 86.
[33]« C’est en vain que, sous Philippe II, l’Espagne s’impose en Europe par sa puissance militaire et par le prestige de sa civilisation ; la séparation d’avec l’Empire lui fait perdre la batille de la préséance. Le roi catholique ne vient désormais qu’au troisième rang dans l’ordre protocolaire, après l’empereur et le roi très chrétien. Philippe II ne se résigne pas à ce qu’il considère comme une déchéance », J. Pérez, 1999, p. 48.
[34]« Tras haber dispuesto para su hijo una herencia incomparablement más manejable que la que él mismo había recibido, Carlos V regresó a España a pasar sus últimos años en la tierra que había llegado a significar para él más que cualquiera de sus otras posesiones », in J. Elliot, 1972, p. 224.
[35] D. C. Morales Muñiz, 2004, p. 15-29.
[36] C’est ce que montre F. A. Yates qui clôt son chapitre consacré à l’idée d’empire chez Charles Quint en annonçant : « Le propos de ce livre, ou l’un de ses propos, est de montrer qu’il faut nécessairement commencer par étudier l’évolution de l’idée impériale au Moyen Âge (comme nous venons d’essayer de le faire brièvement dans cet essai introductif) si l’on veut analyser le comportement et le symbolisme des monarchies nationales en Europe au moment de la Renaissance. Cela est particulièrement vrai des Tudor et de leur représentant le plus illustre, la reine Elizabeth Ier. On va montrer dans l’essai qui suit, que la clé du symbolisme utilisée par la reine, la clé de la plupart des représentation sous lesquelles elle s’est présentée au monde, réside dans l’idée impériale, et en particulier l’idée de réforme impériale », in F. A. Yates, 1989, p. 51.
[37] Voir de P. Fernández Albadalejo, 1992, p. 169 et sq.
Pour citer cet article : Marina Mestre ZARAGOZA "L'Empire de Charles Quint : le laboratoire politique de l'Europe moderne ", Erytheis, 3, septembre 2008, http://idt.uab.es/erytheis/numero3/mestre.html




