n° 3, septembre 2008

La présence du prince chez les penseurs politiques classiques : unité et continuité de l’imperio

Stéphan VAQUERO

Académie de Nice, Cerphi (UMR 5037)

 

 

L’ambivalence de la notion d’imperio est constitutive du problème politique à l’âge classique, tel que la formule Gracián, par exemple : si « la substance indestructible du pouvoir de la prudence et de la valeur demeure », en revanche « cette première chaleur native avec laquelle s’est constitué le corps d’un imperio ne dure que quelques temps »[1]. Comment transformer alors un commencement évanescent en fondation stable et durable, afin de fonder la légitimité de l’imperio ? Le problème ainsi énoncé est inhérent à « l’acte de fondation », qui comporte un « caractère radical, et historiquement impensable »[2], ce qui explique qu’un tel problème ne puisse trouver de solution dans une quelconque construction théorique, politique ou juridique. Cette solution, si elle existe, relève nécessairement d’une « alternative non juridique à la genèse du corps politique », c’est-à-dire d’un « type de légitimation »[3] qui tente de maintenir, dans leur contradiction même, les héritages que l’on veut conserver et l’émergence d’une modernité qui n’est pas encore ce qu’elle sera : d’un côté, la légitimité relève encore de l’exemplarité vertueuse du prince, c’est-à-dire de cette « visibilité permanente », inscrite dans « la personne même du prince, au service de la domination », donc d’une personnalisation de l’État qui fait obstacle à « la genèse de l’État comme entité abstraite »[4], mais qui, en même temps, rend visible son imperio ; d’un autre côté, la notion de « raison d’État », caractéristique des théories et de la pratique politiques à l’âge classique, indique le souci de déterminer une rationalité de la pratique même du gouvernement, donc la tentative de fonder une normativité politique autonome qui assure la stabilité de l’Imperio, indépendamment de l’imperio du prince. En ce sens, il ne s’agit pas simplement de reprendre une tradition politique héritée du Moyen Âge, mais d’en faire un usage adapté aux exigences de l’âge classique, c’est-à-dire de saisir la signification du politique à partir d’une pratique de la visibilité qui, d’une part, suppose la définition de moyens appropriés à son maintien, et, d’autre part, vise à déterminer le lieu d’une autonomie possible du politique. De ce point de vue, l’ambivalence de la notion d’imperio est aussi bien la solution au problème qu’elle crée : la visibilité de l’imperio du prince n’est pas d’abord, à l’âge classique, l’exemplarité d’un pouvoir vertueux, mais une tentative de penser une présence à la fois spatiale et temporelle du prince, qui permette de constituer une unité et une continuité de l’Imperio. En ce sens, la position des penseurs politiques classiques est plus subtile qu’il n’y paraît, car elle se distingue aussi bien de la tradition médiévale des Miroirs des princes que de la « modernité » politique qui consiste dans la construction artificielle et abstraite d’un édifice politico-juridique, pour se situer sur le plan de la seule analyse de la pratique politique, de laquelle ces penseurs tentent d’extraire la légitimité même de cette pratique. Aussi, la notion d’imperio est-elle déterminante, car son ambivalence permet précisément de penser l’effectivité d’un imperio qui maintient et légitime, dans son exercice même, la réalité de l’Imperio.

 

Le plus souvent, la présence du prince est pensée, à l’âge classique, à partir de la métaphore traditionnelle du soleil. Chez Gracián, par exemple, le prince doit être semblable au « soleil [qui] alterne les horizons où il resplendit ; [qui] varie les théâtres de l’éclat ; pour que la privation dans l’un et la nouveauté dans l’autre entretiennent l’admiration et le désir ». Ainsi, « les Césars promenaient leurs exploits de Rome à l’Orient et rentraient après avoir éclairé le monde situé à l’Orient de Rome. À chaque fois, ils renaissaient à leur être de monarques »[5]. L’art d’être prince consiste donc à jouer de sa propre visibilité : s’absenter et se représenter afin d’être désiré et admiré. Mais, si chaque représentation produit une visibilité continue de la présence du prince, la question demeure de savoir comment doit être envisagée l’effectivité d’une telle présence : « c’est une célèbre question politique que celle de savoir si un prince doit être effectivement présent au centre, et dans toutes les parties par potencia et par noticia, ou si, comme le soleil, il doit parcourir tout l’horizon de son imperio, l’éclairant, l’influençant, et le vivifiant en toutes parts »[6]. Dans le premier cas, la présence hic et nunc du prince est la condition d’un pouvoir effectif : pour se maintenir, l’imperio doit être visible, s’exercer « à la vue de tous et au goût de tous, en ayant toujours la réputation pour fondement », si bien qu’être « exposé au théâtre universel, c’est obtenir une auguste plausibilidad »[7]. C’est la raison pour laquelle le prince, précisait déjà Rivadeneyra, doit « aller de temps en temps à la cour, car rien ne peut remplacer la présence »[8] ou, comme le constatait également Guez de Balzac, rien ne peut « résister à la présence du Roi »[9]. La présence effective du prince est un moyen de maintenir cette dépendance affective qui est la condition de sa légitimité. Dans le second cas en revanche, la présence du prince est semblable à celle du soleil : diffuse et partout en même temps, elle est vision ou regard, prévision ou prévoyance. En ce sens, « un prince sagace est un Argos royal, car il prévoit tout ; il est émule de Janus, qui regarde avec deux visages » ; et, « un prince pénétrant découvre plus de terre en un coup d’œil que d’autres avec un souci éternel : rien ne surpasse celui dont la connaissance est grande, et rien ne se cache à celui qui pénètre tout »[10]. Le regard du prince a ceci de particulier qu’il n’est pas focalisé. Son « coup d’œil » est un « tour d’horizon » et, comme le soleil, il éclaire et « pénètre tout » en même temps : son regard embrassant est le moyen par lequel il maintient omniprésent son imperio. C’est pourquoi, si le prince, comme le dit Quevedo, « ferme les yeux, il donne son troupeau à garder au loup »[11]. La prévoyance du prince, qui est tout l’art de gouverner, consiste à dormir « les yeux ouverts »[12] ou, selon Naudé, à posséder « plusieurs yeux »[13], de manière à être présent, y compris là où il n’est pas effectivement présent. Cependant, quel que soit le cas envisagé, le problème soulevé par cette question demeure le même : quelle est la modalité de présence du prince la plus adéquate non seulement au maintien de son pouvoir, mais encore à celui de l’unité, voire de l’identité de l’imperio, au double sens du terme ?

 

Selon J. A. Maravall, Gracián aurait été un « précurseur de la doctrine des frontières naturelles » qui sont les limites d’une unité géographique et, par suite, politique[14]. Le Politique est en effet explicite sur ce point :

 

[il y a] une grande différence entre fonder un reino spécial et homogène à l’intérieur d’une province, et composer un imperio universel de diverses provinces et nations. Là, l’uniformité des lois, la ressemblance des coutumes, une langue et un climat, en même temps qu’ils l’unissent en lui-même, le séparent des étrangers. Les mers elles-mêmes, les montagnes et les fleuves sont en France une limite adaptée et une muraille pour sa conservation. Mais, en ce qui concerne la monarchie d’Espagne, où les provinces sont nombreuses, les nations différentes, les langues variées, les inclinations opposées et les climats contraires, de même qu’il faut une grande capacidad pour la conserver, il en faut aussi beaucoup pour l’unir[15].

 

Gracián retrouve ici l’un des problèmes fondamentaux des tacitistes espagnols, qu’énonce également Alamos de Barrientos : « gouverner un Imperio formé de différents Reynos et nations est extrêmement lourd et difficile, et, en grande partie, à la merci des accidents »[16]. Il est vrai que l’existence de « limites naturelles » constitue à la fois une protection contre l’extérieur et le principe d’une unité intrinsèque de l’Imperio. Le gouvernement en est ainsi facilité, comme le note encore Saavedra Fajardo :

 

La nature avisée sépara les provinces, et les entoura ou bien par des murailles montagneuses, ou bien par des fossés fluviaux, ou bien par les superbes vagues de la mer, afin de rendre difficiles les desseins de l’ambition humaine. À cette fin, elle a constitué la diversité des climats, des tempéraments, des langues et des styles, pour que, une fois telle nation différenciée de telle autre, chacune s’unisse pour sa protection, sans céder facilement au pouvoir et à la tyrannie d’étrangers[17].

 

Cependant, lorsque l’unité n’est pas donnée, il faut alors la chercher dans la capacité du prince de « conserver » et d’« unir » l’hétérogénéité géographique : Ferdinand, pour Gracián, a su « composer un imperio à partir de tout ce qu’il y eut de mieux dans les monarchies. Il a assemblé beaucoup de couronnes en une ; et un seul monde ne suffisant pas à sa grandeur, son bonheur et sa capacidad en découvrirent un autre »[18]. L’intérêt de Gracián se porte donc moins sur les avantages de l’unité géographique, voire ethnique telle qu’elle est naturellement donnée, que sur la valeur du prince, qui se révèle dans sa capacidad de « composer un imperio », de conserver et d’unir politiquement, c’est-à-dire artificiellement, ce qui est naturellement divers.
Cette nuance peut être perçue à travers la distinction qu’établit Gracián entre les notions d’imperio et de reino. L’Imperio désigne en effet une réalité politique qui, selon J. A. Maravall, serait l’un des deux éléments de l’État territorial : « l’union du concept aristotélicien de communauté autarcique et du concept de royaume en possession de l’imperium de la tradition romaniste a donné naissance à l’idée d’État territorial souverain de l’âge moderne »[19]. Or, cette notion de « communauté autarcique » semble plutôt liée à l’idée d’un reino homogène, circonscrit à l’intérieur des « limites naturelles », tandis que la notion d’imperio suppose hétérogénéité géographique et diversité ethnique, linguistique, etc., comme on le voit chez Alamos de Barrientos, où l’Imperio est « formé de différents Reynos et nations ». Il ne semble donc pas que l’on puisse associer le concept de « communauté autarcique » et celui d’imperio afin de former « l’idée d’État territorial souverain ». Cette impossibilité paraît confirmée par les deux occurrences d’imperio chez Gracián, qui ont, à chaque fois, une relation étroite à la capacité de « composer », ce qui conduit à supposer que, loin d’être une réalité historico-politique donnée ou déjà constituée, l’imperio désigne le pouvoir lui-même en tant qu’il rassemble sous l’unité d’un seul et même « monarque » des différences en elles-mêmes irréductibles. C’est en ce sens d’ailleurs que Gracián parle, dans Le Héros, de « l’imperio naturel », désignant ainsi non pas une structure politico-juridique, mais bien une qualité propre au prince : « chez certains brille un señorío inné, une secrète force d’imperio, qui se fait obéir sans ordres apparents, sans art de persuasion »[20]. L’imperio relève ainsi d’une capacité de maîtriser et dominer, c’est-à-dire de gouverner une diversité politique, si bien qu’il n’y a pas de stricte opposition entre le reino et l’imperio, dans la mesure où ces notions renvoient à des réalités différentes : le reino désigne à la fois le territoire, aussi divers soit-il, et le type de régime, tandis que l’imperio, qu’il est nécessaire de « composer », de « façonner » ou de « former », est l’exercice même d’un pouvoir unique qui, de ce fait, maintient l’unité de l’ensemble. Aussi, l’unité politique de l’Imperio n’a-t-elle d’autre fondement que le prince lui-même, dont la « capacité » doit être telle qu’elle permette de « conserver » et d’« unir » une diversité donnée.
L’unité de l’Imperio relève en effet de la seule capacidad du prince, qui est « le fondement de la politique » : « la première qualité royale constitutive est une grande capacidad, et un roi de grande capacidad est un roi de grande substancia », car « son plus grand attribut doit être d’embrasser, d’entendre ». C’est ainsi que « tous les offices qu’avait répartis la République romaine en tant d’hommes choisis, consuls, dictateurs, tribuns, censeurs et préfets, vinrent à s’unir en un seul César, car un prince doit être tout »[21]. Le pouvoir du prince est tel qu’il est capable de « contenir », comme en un seul corps, tous ses membres, et de les « conserver », de les maintenir unis : il est une présence totalisante, et répandue dans toutes les parties. Ainsi, de même que « rien ne se cache à celui qui pénètre tout », à « un prince pénétrant », de même « un prince qui comprend (…) est partout à la fois ; il se [rend] maître de tout par la noticia pour l’être par la potencia. Auguste s’est d’abord inscrit tout son empire dans la tête, pour ensuite le tenir en mains » ; et, « l’africain Jacob Almanzor était dans toutes les parties [du royaume] par autoridad et réputation, parce qu’elles étaient en lui par cognición »[22]. La signification des notions de « noticia » et « cognición » s’inscrit ici dans la continuité de celle que leur donne Botero :

 

A personne il ne convient de savoir plus de choses qu’au prince […] mais ce qui lui est particulièrement nécessaire, et pas seulement utile, c’est la notitia de toutes les choses qui touchent à la cognitione des affects et des mœurs, (copieusement analysé par les philosophes moraux) ou à la manière de gouverner (que les politiques expliquent)[23].

 

Cependant, il ne s’agit pas de posséder une notitia semblable à celle d’un « architecte » ou d’un « ingénieur », car « l’officio » d’un prince n’est pas « de fabriquer des ponts ni des machines de guerre, mais de se servir judicieusement de ceux qui font profession de toutes ces choses »[24]. Le savoir politique est donc une connaissance qui s’apparente davantage à ce qui est de l’ordre de l’information et du renseignement[25] qu’à un savoir scientifique. C’est par cette forme particulière de connaissance que le prince est effectivement présent à ce qu’il tient en mains. La « capacité » du prince d’« être tout », d’être « partout à la fois » réside dans cette noticia grâce à laquelle il s’informe de ce qui se passe dans « toutes les parties » de son Imperio, en même temps qu’il y imprime sa présence, afin d’y exercer son imperio par « autorité » et « réputation ». Ces deux dernières notions redoublent l’idée de présence : si l’autorité est bien un « pouvoir de commander », elle est également un pouvoir qui s’exerce par le prestige, le crédit, voire l’ostentation. En ce sens, la noticia est la condition de l’autoridad et de la potencia : connaître, c’est en même temps être connu, et cette connaissance par notoriété, ou réputation, est le principe d’une diffusion de la présence ostentatoire – publique – du prince, par le prestige et l’influence desquels il exerce son autorité, donc maintient l’unité aussi bien de son imperio que, indissociablement, de l’Imperio. C’est cette présence que Machiavel recommandait déjà au prince qui conquiert des États trop hétérogènes :

 

Quand on acquiert des états dans une province qui présente des dissemblances dans la langue, les coutumes et les ordres, là sont les difficultés et là il faut avoir une grande fortuna et une grande industria pour les tenir. Et l’un des remèdes les plus grands et les plus vivaces serait que celui qui les acquiert allât y habiter en personne : cela rendrait plus sûre et plus durable cette possession[26].

 

La présence du prince permet en effet d’être aimé ou craint, et, dans tous les cas, d’accroître la difficulté de perdre cette possession. Incontestablement, il y a une certaine similitude entre ce texte de Machiavel et ceux des penseurs politiques classiques, dans la mesure où le problème de l’hétérogénéité des États exige dans les deux cas la même industria ou capacidad[27] pour les « tenir » ou « conserver » et, finalement, c’est la même solution qui est proposée : la présence effective du prince, qui maintient l’unité de l’Imperio par l’autorité de son imperio.
Mais la question de la présence du prince en implique directement deux autres. La première était déjà évoquée par Tacite à propos de la « situation conjugale » de Drusus : « les princes devaient souvent se rendre aux extrémités de l’empire. Combien de fois le divin Auguste n’avait-il pas visité l’Occident et l’Orient en compagnie de Livie ? »[28] Lipse, au contraire, affirmera qu’« il faudrait choisir une des principales villes, d’où l’on gouvernerait tout, & on donnerait ordre à toutes les affaires : là ordinairement on tiendrait la court. Le soleil n’abandonne jamais sa route par le milieu du ciel, & toutesfois il esclaire tout, & de ses rayons illumine tout »[29]. Gracián, en revanche, est plus ambigu sur cette question : s’agissant « de savoir si un prince doit être effectivement présent au centre, et dans toutes les parties par potencia et par noticia, ou si comme le soleil, il doit parcourir tout l’horizon de son imperio, l’éclairant, l’influençant, et le vivifiant en toutes parts », il rappelle que Ferdinand « n’a pas fixé sa cour dans une quelconque ville d’Espagne, ou bien parce qu’il ne tenait pas sa monarchie pour définitive, aspirant à toujours plus, ou bien par choix de ne pas faire d’une nation la tête et des autres les pieds ». C’est également « pour cette raison que les rois politiques de la Chine fixèrent deux villes, Pékin et Nankin, pour siège de leur grandeur, satisfaisant à la fois à leur commodité propre par l’alternance des séjours selon les inclémences du temps, et à la sécurité des vassaux, les faisant égaux quant aux faveurs et aux charges ». Cependant, « dans toutes les monarchies, il y eut un centre royal du mando. Certaines villes le furent parce que là a commencé la monarchie. Ainsi Rome fut la tête de son grand imperio et, ensuite, du monde entier (…). D’autres le furent par choix, assurant les commodités ou bien de la politique ou bien de l’économie, comme le fut Constantinople, d’abord de l’empire chrétien puis ottoman ». Cette hésitation entre la nécessité de déterminer un centre du gouvernement et celle de parcourir l’ensemble du territoire est expliquée simplement par Gracián : « on trouve des arguments efficaces et des exemples crédibles en faveur de l’une et de l’autre opinions »[30].
Il en est de même de la seconde question, celle qui concerne la présence ou l’absence du prince dans les batailles. Pour Machiavel, « le prince doit y aller en personne et remplir lui-même l’office de capitaine »[31], sans doute parce que par sa présence les soldats « deviendront meilleurs dès lors qu’ils verraient leur prince les commander, les honorer et se les concilier »[32]. De même, Quevedo prétend que « la présence du roi est la meilleure part de celui qui commande », en quoi « il faut que le roi assiste à tout et veille à ce que les siens ne perdent pas la foi »[33]. Guez de Balzac voit dans cette présence une « sorte de courage, qui est une espèce de fureur divine, dont les princes orthodoxes ont été autrefois agités, lorsque leur seule présence a mis des armées en fuite, et que leurs adversaires ont vu quelque chose d’extraordinaire sur leur visage, à quoi ils n’ont osé résister »[34]. Chez Gracián, « Les princes héros (…) furent personnellement à la tête de leur armée. Et c’était un proverbe politique chez les belliqueux ottomans, ces premiers conquérants, que la victoire n’était pas complète là où ne se trouvait pas le Grand Seigneur » ; car, « voir ses soldats, c’est, de la part d’un roi, les récompenser, et sa présence vaut pour une autre armée ». Or, si Ferdinand « se trouvait en personne (…) dans les empresas importantes à l’intérieur de l’Espagne », en revanche « l’empereur Charles Quint obtint plus de victoires lorsqu’il fut absent de ses armées que lorsqu’il fut présent ». Cette présence du prince dans les batailles est d’autant moins nécessaire que « l’office d’un roi est de gouverner, non d’exécuter, et ainsi son milieu est le dais, non la boutique ; il est la tête et, pour la conserver, les brutes exposent, pièce par pièce, tout le corps »[35]. Or, ces hésitations conduiraient à des contradictions si elles ne trouvaient leur raison d’être dans une troisième position, qui renvoie dos à dos les deux premières, et suppose d’envisager la notion de présence non plus seulement comme une actualité effective, mais dans sa relation à celles de noticia et de potencia.
Concernant la question de la sédentarité ou de la circulation du prince, il s’agit en effet de déterminer une forme de milieu, à l’instar de Lipse, qui conseille certes de « choisir une des principales villes », mais également de se déplacer, car il est « bon quelquefois pourtant se pourmener, afin que évitant l’ennuy d’un assiduel sejour, vous puissiez par vostre absence y maintenir vostre Authorité »[36]. Ainsi, chez Gracián, « le très prudent Ferdinand a trouvé le milieu : il ne voyageait pas continuellement comme Hadrien, ni ne se reposait tout le temps comme Galien ». Quant aux « empresas hors d’Espagne, qui ne furent pas les moins glorieuses, [Ferdinand] asistía, sinon par sa présence, du moins par sa direction, qui était confiée à de fameux capitaines, à de prudents vice-rois, à de prévenants ambassadeurs, tous élevés à son école »[37]. Ferdinand est donc présent malgré son absence, par sa « direction » et ses représentants : la « communication » de sa puissance s’effectue par sa représentation ; ou, plus exactement, son imperio n’est autre que sa potencia de communiquer (noticia) sa présence, d’être connu en se rendant présent par ceux qui le représentent. C’est pourquoi il ne peut y avoir contradiction entre présence et absence du prince : il y a un « milieu » entre les deux, qui réside dans la noticia entendue comme puissance de se rendre présent par son absence. En ce sens, la notion de présence s’étend au-delà de la seule effectivité hic et nunc pour signifier une puissance dont l’efficacité consiste à produire un effet de présence. Aussi, la noticia est-elle toute la puissance du prince : à la fois une connaissance qui permet, comme le souligne D. Reynié, de « mesurer le royaume », « de bien dénombrer pour bien gouverner, de bien connaître pour bien administrer »[38], et une capacité de se rendre présent par sa réputation, à travers ses représentants, qui sont les instruments par lesquels « un prince est vivant, car il voit tout, entend tout, sent tout, touche tout »[39].
L’unité territoriale de l’Imperio n’est donc pas pensée à partir d’une homogénéité naturelle donnée, mais au moyen d’une omniprésence du prince, fondée sur une omniscience. C’est ainsi que pour Santa Maria, par exemple, le prince « doit assister à tout, tout voir, et tout prévoir », ce qui est « loin » comme ce qui est « près », car tout doit lui être présent, en même temps qu’il doit être présent en tout[40]. Il en va de même pour Naudé, chez qui le prince doit être « capable de tout voir, tout ouïr, et tout faire »[41], ou encore pour Charron et Lipse : « Le prince doit pourvoir à ce qu’il soit fidelement et diligemment adverty de toutes choses », car « il n’y a gens au monde, qui ayent tant de besoin de tels amis comme les Princes ; qui ne voyent et n’entendent que par les yeux, et par les oreilles d’autruy »[42], si bien que « c’est une grande vertu au Prince, que de cognoistre les siens », afin d’« estre advisé & suffisant pour regir & gouverner »[43]. La noticia (information, renseignement et réputation) rend effective cette publicité du prince par laquelle il se rend présent en tous lieux malgré son absence : l’imperio du prince est tout entier dans un effet de présence, dont la réputation maintient la visibilité et l’unité. Par son absence même, le prince maintient une autorité qui, de ce fait, réside moins dans l’effectivité hic et nunc du pouvoir que dans la représentation d’un « maintenant » du pouvoir. Le prince « tient en mains » non seulement l’hétérogénéité des États, mais encore la continuité de l’Imperio.
La continuité de l’imperio n’est pas moins problématique que son unité territoriale, pour cette simple raison, comme l’écrit Gracián, que « les lois du temps ne connaissent pas d’exception »[44], et que l’on serait alors tenté, avec Saavedra Fajardo, de laisser le temps guérir « ce que le temps a rendu malade », car « hâter cette guérison est une périlleuse entreprise »[45]. Or, sur le plan politique, il ne s’agit en aucune manière d’attendre que le temps rétablisse ce qu’il a défait, mais au contraire de déterminer les moyens qui permettront de conserver l’Imperio, donc de supprimer cette cause d’instabilité. En ce sens, de même que Machiavel affirmait, à propos des Romains, que « jamais ne leur plut ce qu’ont chaque jour à la bouche les sages de notre temps, "il faut jouir du bienfait du temps", mais leur plut davantage celui de leur vertu et de leur prudence, car le temps chasse devant lui toute chose et peut apporter avec lui le bien comme mal et le mal comme le bien »[46], de même, pour Gracián, Romulus « fut un prodige de capacidad et de valor, pour fonder la monarchie romaine, étendue aussi bien dans l’espace que dans le temps. Il laissa aux siens, déposée en son nom significatif, comme une semence, la vertu, et liée à elle, la valor, pour occuper le meilleur du monde »[47]. Résister au temps et assurer la continuité de l’Imperio exige par conséquent de déplacer la question du temps politique vers la seule figure du prince, qui, par sa « valeur », maintient la permanence du pouvoir, comme il en maintenait l’unité par sa « capacité ».
C’est en effet la « valeur » du prince, non le temps, qui rend raison de l’accroissement, de la conservation et du déclin des Imperios : « les imperios ont leurs accroissements et leurs plénitudes ; avec la valeur ils croissent jusqu’au sommet, ils se conservent avec une médiocrité suffisante pour ne pas décliner, quoique plus de monarchies périrent par manque de valeur plutôt que par excès ». Ainsi, « après l’illustre Clovis », « la valeur [des rois de France] a décliné, jusqu’à menacer de ruine le voluptueux Childéric. Elle renaquit de ses cendres mortes en Charles Martel. La valeur gallique est revenue à soi chez Pépin et a atteint sa grande force chez Charlemagne. Mais, Ô instabilité des choses humaines, elle a fait une seconde fois naufrage chez Charles appelé le Simple et, plus encore, chez Charles l’Inepte » ; puis, à nouveau, Hugues Capet « restaura la monarchie pour de nombreux siècles, perpétuant sa félicité en de nombreux rois illustres, les uns saints, les autres valeureux et d’autres encore sages »[48]. La valor du prince ne désigne donc pas seulement son « courage » : elle est aussi une « force » qui permet de se conserver et de s’accroître, à l’image d’une « semence » qui se développe et, si l’on peut dire, fructifie. Ce principe d’accroissement ou, du moins, de maintien, relève ainsi d’une seule et même valor, qui se transmet, ou se perpétue, de princes en princes qui tous, d’une manière ou d’une autre, furent « famosos ». Qu’il s’agisse du nom lié à celui de Romulus ou de la fama des rois de France, dans les deux cas l’imperio qui maintient l’Imperio est tout entier dans le renom ou la renommée. De même, « le puissant imperio des turcs doit beaucoup au valeureux Ottoman qui lui a donné un commencement, mais beaucoup plus encore au conquérant Mahomet qui l’a établi à Constantinople, le laissant aussi bien accreditado qu’accru »[49]. Si le « conquérant Mahomet » a, paradoxalement, plus de valeur politique que le « valeureux Ottoman », c’est bien parce que la valeur ne se réduit pas au courage : elle suppose un « crédit » que seul possède le prince renommé, car seule la nature glorieuse du prince permet de conserver la visibilité de ce qui a été une fois établi. Gloire, renom ou crédit, c’est donc toujours au moyen d’une forme de fama que la valeur du prince donne stabilité et durée à l’imperio : grâce à la valeur, le prince maintient, malgré la corruption du temps, « cette première chaleur native avec laquelle s’est constitué le corps d’un imperio ». Ainsi, tandis que du point de vue spatial le prince communiquait sa présence par la biais de ses « représentants », ici ce sont « ses successeurs » qui participent de « sa grandeur »[50], lesquels sont donc également les représentants d’une valeur originelle éternisée dans la renommée. Dès lors, la renommée, quelle que soit sa forme, est une représentation de la présence du prince, une mémoire de sa valeur, qui maintient le pouvoir glorieux du passé, c’est-à-dire l’imperio en tant que tel.

Il y a en effet une étroite relation entre la mémoire et la renommée, que met clairement en évidence Gracián : « qu’Hadrien condamne les illustres faits de Trajan, le meilleur empereur que Rome adora, et arrive à une telle extrémité de désaccord qu’il rétrécisse les limites de l’Imperio pour réduire sa fama, qu’il rase le célèbre pont du Danube pour effacer sa mémoire, ce n’est pas émulation, mais atrocité »[51]. La valeur politique d’un prince réside, certes, dans son héroïsme, mais elle est plus encore dans sa capacité de maintenir l’imperio, de suivre le cours d’une renommée qui conserve la grandeur de l’Imperio. Or, c’est précisément ce que ne fit pas Hadrien, dont « l’atrocité » fut d’avoir affaibli l’Imperio en réduisant la renommée de Trajan, et en effaçant les traces, réelles ou symboliques, de sa mémoire. À l’inverse, la mémoire, en maintenant la présence de la renommée passée, maintient l’imperio du prince, donc l’Imperio lui-même dans une « louable présence continue[52] ».

 

Ainsi, loin de se réduire à la construction systématique d’un édifice conceptuel juridico-politique – l’État –, l’essentiel de la pensée politique à l’âge classique consiste au contraire dans une tentative de comprendre les subtilités d’une pratique du pouvoir, qui échappe sinon à toute rationalité, du moins à toute rationalisation théorique. C’est la raison pour laquelle, la notion de « raison d’État », qui nomme à la fois l’effectivité de cette pratique et son impossible théorie, a pu paraître contradictoire, dans la mesure où elle semble confondre une conception encore médiévale et déjà moderne du politique, une « bonne » et une « mauvaise » raison d’État. Cette contradiction n’est en réalité qu’apparente, car elle relève d’une opposition figée et abstraite de ces deux formes de raison d’État, au moment où il s’agit de penser une normativité politique nécessairement indéterminée. La notion d’imperio est à ce titre significative et révèle que l’essentiel tient à l’usage théorique que l’on fait des concepts hérités de la tradition médiévale, donc à la transformation que subissent ces mêmes concepts : l’imperio du prince contient toujours, à l’âge classique, quelque chose de la sacralité mystérieuse du pouvoir, de sorte que le politique n’est pas encore pensé indépendamment de la personne même du prince. Mais, en même temps, la présence de l’imperio du prince est le fondement du maintien de l’Imperio, si bien que l’on perçoit ici quelque chose de ce souci de l’État qui annonce la modernité politique. Autrement dit, l’ambivalence de la notion d’imperio est constitutive d’une conception du politique qui n’est ni l’héritage médiéval de la figure exemplaire du prince ni cet État abstrait que l’on trouve chez quelques-uns seulement des auteurs classiques : elle est une étape intermédiaire, qui fonde l’autonomie du politique sur la normativité immanente à la fiction d’une présence impérieuse.

Bibliographie

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  • Reynié, Dominique, « Le regard souverain. Statistique sociale et raison d'État du XVIe au XVIIe siècle », in Ch. Lazzeri et D. Reynié (dir.), La raison d'état : politique et rationalité, Paris, PUF, 1992, p. 43-82.
  • Rivadeneyra, Pedro de, Tratado de la religion y virtudes que debe tener el príncipe cristiano para gobernar y conservar sus estados, contra lo que Nicolas Maquiavelo y los políticos deste tiempo enseñan, L. II, cap. XL, (Madrid, P. Madrigal, 1595), Madrid, Biblioteca de Autores Españoles, 1868.
  • Saavedra Fajardo, Diego de, Idea de un Príncipe político cristiano representada en cien Empresas (Monaco, 16401), LIX, Madrid, Ediciones de « la Lectura », 1927.
  • Santa Maria, Juan de, Tratado de Republica y policia christiana ; Para Reyes y Principes y para los que en el govierno tienen sus veces, Valencia, Pedro Patricio Mey, 1619 (Barcelona, 16171).
  • Senellart, Michel, Les arts de gouverner. Du regimen médiéval au concept de gouvernement, Paris, Seuil, 1995.
  • Tacite, Annales, trad. P. Wuilleumier, Paris, Société d'Édition « Les Belles Lettres », t. I (Livres I-III), 1974

 

Notes

 

[1] B. Gracián, El Político. Don Fernando el Católico (Zaragoza, Diego Dormer, 1640), in B. Gracián, 1986, p. 180 (abréviation : P, suivi du numéro de la page).
[2] P.-F. Moreau, 1992, p. 20 (note 14).
[3] Ch. Lazzeri,1993, p. XII et XV.
[4] M. Senellart, 1995, p. 221 et 223.
[5] B. Gracián, El Héroe (Madrid et Huesca, Juan Nogués, 1639), in B. Gracián, 1969, (p. 241-270) p. 265b-266a (abréviations : H, suivi des numéros du chapitre, de la page et de la lettre « a » ou « b » indiquant la colonne de gauche ou de droite).
[6] P, p. 206.
[7] H VIII, p. 255b.
[8] P. de Rivadeneyra, 1868, (p. 451-587) p. 577.
[9] J.-L. Guez de Balzac,1996, p. 52 : « il n’y a rien de si fort naturellement, ni de si achevé par l’artifice des hommes, qui puisse résister à la présence du Roi ; il n’y a point de grandeur qui ne s’humilie devant la sienne ».
[10] P, p. 198-199.
[11] F. de Quevedo y Villegas, 1988, p. 611.
[12] Ibid.
[13] G. Naudé, 1988, p. 154. Naudé fait ici référence à Xénophon, qui avertit que « le roi doit avoir plusieurs yeux, et plusieurs oreilles » (c’est l’auteur qui souligne).
[14] J. A. Maravall, 1955, p. 93-94.
[15] P, p. 167.
[16] B. Alamos de Barrientos, 1614, I, 83, p. 12.
[17] D. Saavedra Fajardo, 1927, vol. III, p. 77.

[18] P, p. 169.

[19] J. A. Maravall, 1955, p. 89.

[20] H XIV, p. 262a-b.

[21]P, respectivement p. 196, 195 et 188-189.

[22]P, p. 197-198.

[23]G. Botero, 1601, L. II, « Delle scienze atte ad affinar la Prudenza », p. 55-56.

[24]Ibid.

[25]La noticia désigne une forme de connaissance proche de la divulgation et de l’information. Ainsi, un noticioso est un homme informé, bien renseigné. Mais on doit également l’entendre en son sens étymologique : le fait d’être connu, la notoriété.

[26]N. Machiavel, 2000, p. 52-53.

[27]La capacidad n’est pas seulement la propriété d’une chose d’en contenir d’autres à l’intérieur de certaines limites, mais aussi une aptitude, un talent, une qualité qui dispose quelqu’un pour le bon exercice de quelque chose et, plus encore, un sens de l’opportunité pour exécuter quelque chose.

[28]Tacite, 1974, III, 34, 6, p. 170.

[29]J. Lipse, 1994, L. IV, chap. IX, p. 49-50.

[30]P, p. 206 et 211.

[31]N. Machiavel, 2000, p. 117.

[32]Ibid., XXVI, p. 209.

[33]F. de Quevedo y Villegas, 1988, L. I, cap. VI, p. 610-611.

[34]J.-L. Guez de Balzac, 1996, p. 89.

[35]P, respectivement p. 208 et 206.

[36]J. Lipse, 1994, L. IV, chap. IX, p. 50.

[37]P, p. 210-211 et 213.

[38]D. Reynié, 1992, p. 49.

[39]P, p. 199.

[40]J. de Santa Maria, 1619, cap. XXVII, fol. 132-133. Dans ce chapitre, qui porte sur « le sens de l’olfaction, c’est-à-dire de la prudence des Rois » (ibid., fol. 131), Santa Maria compare la Providence de Dieu à la prudence politique : la prudence est « une vertu qui rend les Rois on ne peut plus semblables à Dieu, car de même que, par sa divine providence, [Dieu] prévoit tout, gouverne tout, et todo lo tiene presente, de même [les rois], par leur prudence humaine, qui participe [de la prudence] divine, regardent le passé, disposent le présent et prévoient l’avenir » (ibid., fol. 133). L’expression « todo lo tiene presente », qui s’applique à Dieu et au prince, est déterminante pour la compréhension de cette notion de « présence », car il s’agit aussi bien d’« avoir tout présent » à soi que, pour ce faire, d’être présent à tout. Il y a ainsi une forme de simultanéité de la présence, ou de co-présence, du prince et du royaume, que suggérait déjà Santa Maria en déterminant le « soin » ou « souci » principal du « Roi » : « le Roi est le cœur du Royaume, et il doit agir comme lui », c’est-à-dire « être présent (acudir), par son grand pouvoir et sa vertu, dans toutes les parties du Royaume, se soucier (cuidar) de tout, et se trouver dans les mains de tous. Et ce souci (cuidado) est à ce point le propre du Roi, comme il l’est également du cœur, qu’il est impossible d’avoir un cœur vivant sans souci (cuidado) » (ibid., fol. 20).

[41]G. Naudé, 1988, chap. V, p. 159.

[42]P. Charron, 1986, L. III, chap. 3, p. 585-586.

[42]J. Lipse, 1994, L. IV, chap. V, p. 27.

[44]H XVI, p. 265b.

[45]D. Saavedra Fajardo, 1927, XXII, L. I, p. 275 : « que ce qui a été corrompu par le temps soit guéri par le temps. Précipiter sa guérison est une entreprise hasardeuse et dans laquelle on pourrait en venir à endurer la furie de la multitude irritée ».

[46]N. Machiavel, 2000, III, p. 57.

[47]P, p. 165.

[48]P, respectivement, p. 191 et 180.

[49]P, p. 166.

[50]P, respectivement p. 180 et 165.

[51]P, p. 176.

[52]P, p. 201.


 

Pour citer cet article : Stéphan VAQUERO "La présence du prince chez les penseurs politiques classiques : unité et continuité de l’imperio", Erytheis, 3, septembre 2008, http://idt.uab.es/erytheis/numero3/vaquero.html