La revue
À propos du prochain numéro
- « Raisons d'Empire », autour du règne de Charles Quint
Dessin de HontobanDossier coordonné par Laurent Gerbier
Date de publication prévue : juin 2008
L'idée impériale connaît avec l'avènement de Charles Quint en 1519 un regain de vitalité paradoxal : sous un certain point de vue, Charles Quint semble avoir triomphé de ses rivaux (Tudor, et surtout Valois), et à travers lui la maison de Habsbourg semble accéder à une position véritablement dominante dans l'Europe du XVIe siècle, au point que ses adversaires accusent Charles de briguer la « monarchie universelle » (et, bien qu'il s'en défende, ce thème appartient très clairement à la propagande impériale développée par certains de ses proches, à commencer par le chancelier Mercurino Gattinara). De plus, le règne de Charles correspond à une phase essentielle de développement des possessions espagnoles en Amérique, de sorte que l'idée impériale chrétienne et médiévale paraît bien rencontrer dans la personne de Charles Quint la genèse des grands empires coloniaux qui marqueront l'époque moderne[1].
Cette question a fait dès les années 1930-1940 l'objet d'un débat historiographique bien connu, dans lequel les historiographes allemands (Karl Brandi[2], Peter Rassow[3]) soutiennent la thèse « gibeline » d'un Charles rêvant d'une monarchia universalis qui renouerait avec le vieux rêve de Dante (Rassow qualifiant même Charles de « dernier César du Moyen âge »[4]), tandis que les historiographes espagnols (au premier rang desquels Ramón Menéndez Pidal[5]) insistent sur l'importance de l'héritage des souverains catholiques, qui est incompatible avec l'idée même d'une domination universelle de l'empereur.
Cependant, c'est avant tout sous l'angle de ses failles et de ses échecs que nous voudrions examiner l'idée impériale de Charles Quint. Il nous semble en effet que, de même que l'échec de l'accession à l'empire a pu jouer un rôle décisif en France - déterminant la nature particulière de « l'absolutisme » français, l'existence d'un courant proprement dit « Politique », et la lente préparation du thème de la « raison d'Etat » - de même l'élection de Charles trouve paradoxalement sa fécondité dans la manière dont le règne de Charles « rate » l'empire. L'idée impériale s'y trouve en effet confrontée à une série d'obstacles divers, qui vont des détails de la tactique politicienne (l'élection de Charles repose sur le soutien financier des Fugger, qui est aussi une obligation ; la « capitulation d'élection » que dès son couronnement Charles concède aux Electeurs encadre son pouvoir) aux enjeux stratégiques les plus vastes (l'idée même d'unification de la Chrétienté se heurte à la fois à l'expansion de l'empire Turc, au durcissement des conflits religieux en Europe, et à la complexe balance des intérêts qui constitue le champ de bataille politique européen tout au long du XVIe siècle) : ce sont ces obstacles, ces limites, qui font du règne Charles une autre forme d'échec de l'empire. Mais c'est un échec fécond, qui contraint à la balance des puissances européennes, à l'organisation administrative accrue du gouvernement, et qui définit ainsi le visage de la politique espagnole de l'âge classique comme l'échec de l'élection de François Ier avait, plus brutalement et plus immédiatement, définit le visage de la politique française de l'âge classique.
Ainsi le rêve impérial nous semble mériter qu'on le saisisse par son propre échec, parce que cet échec est aussi une transformation : non seulement l'idée impériale subsiste comme thème de propagande ou comme crainte des rivaux, mais elle subsiste aussi en se transformant. D'une certaine façon, en France comme en Espagne, le renoncement à la ratio imperii laisse la place au recours à l'imperium rationis, comme si le développement d'une politique dictée par la raison universelle pouvait seule compenser l'échec du rêve impérial. C'est dans ces « plis » de l'idée impériale que l'on peut chercher à évaluer sous le nom de « raison d'empire » la pensée politique espagnole des XVIe et XVIIe.
Les articles du recueil pourront donc examiner ce noeud historique et problématique sous plusieurs angles différents : ainsi le règne de Charles Quint lui-même, et son rapport à l'idée impériale, constitue un objet privilégié ; mais on pourra aussi s'intéresser au développement de l'idée impériale et de ses limites dans la littérature politique espagnole des XVIe-XVIIe siècles, ou dans la littérature politique sur l'Espagne dans la même période ; enfin on pourra plus généralement convoquer tout corpus qui permettrait de mesurer les effets de cet « échec » de l'idée impériale sur le développement de la rationalité politique de l'âge classique (en particulier dans la confrontation entre la France et l'Espagne, ou entre l'échec immédiat de François Ier et l'échec « retardé » de Charles Quint).
Notes
[1] Voir A. J. Pagden, Lords of All the World. Ideologies of Empire in Spain, Britain and France c. 1500-1800, New Haven London, Yale University Press, 1995, et D. Armitage (dir.), Theories of Empire, 1450-1800, Aldershot, Ashgate Variorum, 1998.
[2] K. Brandi, Kaiser Karl V. Werden und Schicksal einer Personlichkeit und eines Weltreiches, München, F. Bruckmann Verlag, 1937.
[3] P. Rassow, Die politische Welt Karls V., München, H. Rinn, 1947.
[4] P. Rassow, Karl V.: der letzte Kaiser des Mittelalters, Berlin -Frankfurt, Musterschmidt, 1957.
[5] R. Menéndez Pidal, La Idea imperial de Carlos V, La Habana, 1937 (rééd. Madrid, 1941).
SOMMAIRE
DOSSIER
L. Gerbier (Tours/CESR), Ratio imperii et imperium rationis (introduction générale)
D. Ottaviani (ENS-LSH/CERPHI), Le Pape et l'Empereur : défense de l'empire de Gilles de Rome à Marsile de Padoue
M. Mestre Zaragoza (ENS LSH/CERPHI), L'empire de Charles Quint
L. Gerbier, Alonso de Valdès et l'usage de la raison d'empire
S. Vaquero (Acad. de Paris/CERPHI), L'idée d'imperio chez les penseurs politiques classiques
E. Marquer (Paris I/CERPHI), La critique de l'idée impériale chez Suárez
L. Gerbier, Discours sur l'empire, 1520-1522 (introduction et commentaire de textes de Mercurino Gattinara, Pedro Ruiz de la Mota, Adrien d'Utrecht, Hernan Cortès)
- Mise à jour : 19 novembre 2007




